La belle vie des autres

La belle vie des autres

Jocelyne, avait-elle une chance de réagir autrement dans cette affaire qui lui tord le ventre ?

Elle jette un œil à la pièce avant de la quitter. Tout est bien rangé.  Rien ne dépasse, rien ne traîne. L’ordre et la rigueur sont les seuls garants du bon fonctionnement des choses. Le procureur est incroyablement bordélique. C’est une greffière comme elle dont il avait besoin. Il ne s’en serait jamais sorti autrement, Jocelyne en est certaine. Pourtant elle constate qu’il range bien soigneusement les courriers qu’il reçoit de cette jeune femme depuis des semaines dans cette nouvelle boite ornée d’une grosse cabosse dorée sur le couvercle. Preuve à ses yeux qu’elle est devenue plus importante que tout le reste. Et qu’il est capable de ranger quand il est motivé.

Elle arpente le boulevard sous son parapluie en évitant les aspérités et les crottes sur le trottoir. Elle déteste ces gens qui ne respectent rien et qui laissent traîner leur chien. Elle va encore devoir nettoyer ses talons. Il y a pourtant de nombreux distributeurs d’emballages spécialement réservés à cet usage.

Ce soir il lui faudra faire quelques courses pour sa mère. Elle savait que ce serait une mauvaise idée de prendre cet appartement dans le même immeuble. Mais sa maladie invalidante oblige à quelques sacrifices les plus fous parfois, et le désir de donner l’image d’une bonne fille serviable ne lui permet pas de fuir à l’autre bout du pays comme l’a fait sa sœur. Sa mère n’est pas méchante, elle est mauvaise.

Tu arrives tard !

C’est que je t’ai fait quelques courses.

Et tu as taché ta blouse !

Oui, une personne à la cantine à midi a lâché son plateau.

Ça fait négligé ! 

Je la mettrai à tremper en arrivant chez moi tout à l’heure.

Avant de partir, sors ma soupe du frigo, pose-la au chaud sur le bord du fourneau et mets un couvercle.

Elle s’exécute, et elle s’accroche à l’idée que les quelques marches et les deux étages qui les séparent l’une de l’autre est une sacrée chance pour elle. Que serait leur vie si elle était commune ?! En claquant enfin la porte de son modeste studio, elle s’appuie un instant contre le mur et ferme les yeux. La paroi dans son dos semble presque tiède comme un câlin. Elle n’en a jamais connu de la part de sa mère, seule sa grand-mère, décédée depuis si longtemps, portait sur elle un regard bienveillant. La seule « douceur » que sa mère lui propose parfois, c’est un carré de cette vieille tablette, au goût suranné, qu’elle conserve au frais derrière le récipient à soupe depuis que sa fille a eu la folle idée de lui acheter et gaspiller son argent. Il faut savoir limiter ses plaisirs, lui avait crié sa mère au lieu de lui dire merci. Il y a de quoi broyer du noir. Pourtant, sa grand-mère disait que c’est le chocolat que devrait souvent prescrire un médecin à ses patients. Puis elle se met à imaginer la vie de la femme du procureur, et elle sent monter en elle ce mélange de colère et tristesse. Puisqu’elle ne peut pas être sa femme, elle prendra sa défense. Même s’il avait eu la généreuse attention de partager et lui offrir le dernier chocolat de cette belle boite. Elle se souvient l’avoir fait fondre longtemps entre sa langue et son palais pour le déguster. C’était comme s’il lui avait offert toutes les viennoiseries et pâtisseries de la vitrine d’en face qu’elle regarde souvent avec envie et dont elle se prive depuis toujours. Mais était-ce une manière de la soudoyer, elle, qui s’applique à rester droite et ne pas sombrer dans la luxure ? parce qu’il a placé cette boite maintenant bien en vue pour la narguer, elle en est persuadée. Alors tant pis, il ne s’en tirera pas comme ça. C’est honteux de ne pas voir le mal qu’il fait ou qu’il est sur le point de faire. Honteux, mais il n’en reste pas moins bel homme, avec ce regard ténébreux et ce corps bien bâti. Tout le problème est là.

C’est un extrait de ce livre « Dans le murmure des feuilles qui dansent » de Agnès Ledig, rempli de personnages aussi attachants les uns que les autres, auquel j’ai ajouté les mots récoltés pour participer aux Plumes 21.04 chez Emilie.

Serait-il encore question d’annulation ?

Comment ? Serait-il encore question d’annulation ?! Oh non !

Les élèves ont travaillé sur le sujet, se sont décarcassés et espèrent bien porter cette machination à son terme. Ils ont tout de suite été emballés par le projet et l’ont accueilli avec enthousiasme et empressement. Ils ont cherché et trouvé des idées merveilleuses. On n’était pas loin d’affrontement parfois qui virait vite à la fanfaronnade.

Ils parlaient d’un défi un peu fou, le résultat est bluffant. Ils ont promis de tenir et remplir le cahier des charges en tous points. Chacun sera masqué de façon originale. Tout le monde portera une grosse tête qui lui couvrira correctement le visage et suffisamment ouverte et aérée sur l’arrière pour pouvoir garder cette structure durant toute l’exhibition. Une énorme femme-pantin vêtue de mille carrés de couleurs représentera Carmentran assis sur un char en bois. Et c’est l’ensemble qu’on brûlera le soir venu.

C’est Mademoiselle Merle, l’ancienne surveillante générale, qui les a inspirée. Celle qu’ils avaient surnommée Elmer depuis la nuit des temps pour se moquer de son caractère et de ses robes aussi sombres que l’oiseau éponyme. C’est elle aussi qui ne leur autorisait, comme seul moment de culture-détente durant le carême, l’entrée de la bibliothèque qu’en silence uniquement et sans musique, en confisquant les écouteurs et baladeurs des plus hardis, et qui privait de beignet celui ou celle qui ne respectait déjà pas les règles le mardi-gras. Oui, ils ont osé et ne se sont pas privés de dire tout ce qu’ils pensait d’elle.

C’est ma participation aux Plumes 21.03 chez Emilie avec les mots récoltés en gras.

Les aléas de la vie sont ainsi

Les aléas de la vie sont ainsi faits.

Mais on ne peut s’empêcher de constater que le hasard distribue plus de chance à certains qu’à d’autres, mine de rien. Chez Alex, la nostalgie a plutôt des traits d’angoisse et douleurs. A aucun moment elle ne souhaite revivre sa jeunesse. Elle se souvient. Les jours les plus heureux de son enfance sont ceux passés loin de la maison que ses parents avaient restaurée quand ils sont arrivés dans le New-Jersey lors de vacances d’été. En famille à six, avec ses frères et sœurs, sans ses grands-parents.

Elle ne s’est jamais résignée. A s’en rendre même malade à l’adolescence. Elle a un regret. De ne pas avoir su exprimer son premier mal-être à trois ans à peine. Elle ne connaissait pas encore les mots pour le dire. Et ces maux qu’elle avait subis, ces sœurs et elle allaient les encaisser pendant des années. Elle a parlé pourtant, elles ont décrit les faits et fait comprendre à leur parents leur détresse. Sans jamais obtenir l’intérêt escompté. Elles allaient devoir faire comme si elles n’en étaient pas affectées et comme si ce qui s’était passé n’avait pas de conséquence. A cet âge, comment ne pas croire les parents expliquant que c’était le mieux pour elles ?

Des souvenirs, elle en a et elle écrit. Comme les goûters où l’on discutait en dégustant le thé accompagné d’une madeleine remplacée par un banana-split les dimanches après-midi. Suivaient les parties de dames sur la petite table du salon proposées par sa grand-mère qu’elle gagnait souvent et qu’on aurait pu croire joyeuses, très vite assombries par l’haleine chaude de son grand-père soudain derrière elle qui se penchait dans son cou pour s’émerveiller de son vif entrain et de sa réussite.

Disparaître… Disparaître et ne jamais ré-apparaître, c’est ce dont elle rêve chaque fois que s’assoit son grand-père sur le bord de son lit en enlevant son dentier et, si elle résiste, sachant lui répéter d’une haleine fétide qu’il est un sorcier, qu’il pourrait la tourmenter jusqu’après la mort et qu’il ne faut rien dire à personne.

C’est ma participation aux deuxièmes Plumes chez Emilie pour 2021 avec les mots proposés et notés en gras pour parler du livre que je viens de fermer. Ce livre est tout autre de l’idée que j’avais eu en lisant la quatrième de couverture. Etudiante en droit à Harvard, Alex Marzano-Lesnevich est une farouche opposante à la peine de mort. Jusqu’au jour où son chemin croise celui d’un tueur emprisonné en Louisiane, Ricky Langley, dont la confession ébranle toutes ses convictions. Pour elle, cela ne fait aucun doute : cet homme doit être exécuté. Bouleversée par cette réaction viscérale, Alex ne va pas tarder à prendre conscience de son origine en découvrant un lien entre son passé, un secret de famille et cette terrible affaire. Elle n’aura alors qu’une obsession : enquêter sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre ce crime épouvantable.

Ce coin me semble idéal

– Où je me mets ? – Ce coin me semble idéal.

Berthe s’est laissé guider vers un amas de foin au-dessus duquel perçait le soleil entre les planches lâches de la grange, prodiguant une lumière chaude et intime. Posée sur une botte, Berthe attendait la suite, mal à l’aise.

– Eh bien, Berthe, a dit Norbert en attente d’une évidence.

– Oui ? Quoi ? a demandé Berthe, paumée.

– Nous sommes là pour peindre un nu.

– Et ?

Norbert n’a rien ajouté et a attendu que Berthe arrive à la conclusion par elle-même.

– Ah oui, merde, la robe !

Une femme si belle et des manières si rudes, Norbert avait trouvé un sujet en or. Berthe a commencé à baisser ses bretelles puis a ressenti une gêne inattendue.

– Ça vous dérangerait pas de vous tourner ?

– Aucunement.

Norbert avait l’habitude de la pudeur avant l’exhibition et s’est exécuté sans discuter.

– Norbert ?

– Oui, Berthe ?

– Votre chien. Il me reluque. Il me met mal à l’aise.

– Oh pardon. Allez viens Renoir.

Norbert a sorti le labrador de la grange, puis a préparé sa palette de fusains.

– Prenez votre temps, Berthe, et faites-moi signe quand vous êtes prête.

Les mots de Norbert lui donnaient confiance. Se dévoiler ainsi n’était pas habituel, mais elle sentait que ça allait être un grand moment de découverte. Elle essayait de faire le vide dans sa tête pour la garder froide. Elle retrouva très vite des gestes naturels pour se désaper, comme ceux qu’elle avait pour croquer dans une pomme ou pour attiser le foyer de sa cuisinière.

– Un « Bong » métallique a résonné alors que Berthe laissait glisser sa robe à grosses fleurs blanches à ses pieds. « Merde, le Luger ! »

– Tout va bien, Berthe ?

– Oui, c’est rien, c’est juste… un marteau qui traînait. Vous pouvez vous retourner.

Ce qu’a fait Norbert. Berthe s’est ainsi offerte, cheveux sauvages lâchés sur les épaules, les seins nus superbement dressés, et la fine petite culotte pour seul vêtement, était une image d’un érotisme fou. Le peintre a dû reprendre l’ascendant sur l’homme émoustillé, et a entamé la taille de ses fusains.

– Et, hum, Berthe, il s’agit d’un nu, je vous rappelle.

– Et ?

– Votre culotte, Berthe.

– Ah oui, je suis conne. Voilà.

Norbert a dégluti. Et le peintre s’est fait éclipser par l’homme pris d’une gaule grandiose.

– Je me mets dans quelle position ? a demandé Berthe innocemment. Norbert en a cassé le fusain entre ses doigts.

Je me permets de fusionner dans cet article ma participation aux premières Plumes de l’an 21 chez Emilie avec les mots récoltés (découverte blanc vide confiance croquer naturel grand métal dévoiler culotte tête froid foyer fusionner) avec un court extrait (en italique) du texte drôle et plein d’émotions que je viens de lire et qui colle admirablement au thème proposé pour remercier le Père Noël qui m’a offert ce petit bijou poétique: « Mamie Luger » de Benoît Philippon.

Bonjour Janvier

Bonjour Janvier. J’ai envie de saluer avec respect ce premier mois de l’an nouveau.

Dans le contexte actuel, j’aurais même tendance à vouloir le bichonner, le servir comme le ferait un esclave pour son maître. Et de l’amadouer peut-être un peu pour en connaître plus sur ce qui vient.

C’est pour moi comme une porte que l’on ouvre sur l’inconnu. On vient de refermer la vieille malle où on a rangé ce que l’on ne veut plus voir et qu’on triera plus tard. Ce qu’ont été nos instants de vie et ceux qu’on a plus ou moins bien vécus. On pense évidemment à ce qu’on n’a pas eu du tout envie de faire et qui nous ont fait procrastiner tant et tant. Et reviennent les moments qu’on s’était promis de vivre. Là avec l’an qui change de numéro, le temps paraît clair à nouveau. Comme un tableau blanc sur lequel on aurait envie d’écrire, on prête au temps une attention nouvelle. Cette clarté prend tout à coup de l’importance.

On prend des résolutions. Pour garder bonne conscience ou juste parce que d’autres l’ont fait aussi, on se dépêche d’en prendre. Des bonnes. Avec d’autres mots, sous une autre forme. On se sent presque obligé. Ça me fait cet effet. On s’exprime par écrit ou à voix haute pour s’en persuader. Dire et lire à deux fois pour bien entendre les mots choisis et les retenir.

Bien qu’on dise que la première saison de l’année est le printemps, en janvier on est toujours en hiver. Certes les jours commencent à grandir sérieusement, mais il fait encore froid dans nos contrées et la lumière est blafarde. Alors on met en place des projets parce qu’on ne peut simplement pas toujours hiberner ou alors ça se verrait trop et les jours ne mériteraient pas d’être vécus.

Alors moi-aussi aujourd’hui je me mets au défi. Je ne sais pas si c’est neuf, parce que l’essentiel sera fait avec du vieux. Je ne sais pas non plus si ce sera bon, j’essaierai que ce soit beau. Pour l’an 21 je continuerai dans le tri et l’utilisation ou la reconversion d’éléments récupérés. Et je posterai ici à chaque fois comme une curiosité à lorgner #curiositealorgner . J’aimerais que ce soit à raison d’un assemblage par mois au moins. Je vais essayer de représenter une porte pour ce mois de janvier. La porte que j’aimerais pousser ou que j’ai déjà ouverte…

Les petits biscuits de tante Gertrude

Connaissez-vous les petits biscuits de tante Gertrude?…

Non, sans doute, si vous n’habitez pas la Touraine. Mais ici, tout le monde les connaît, que l’on soit riche voire Président débordant de culture, ou pauvres et mendiants, grands et petits, les petits surtout. Oui, elle adore les gens. Les enfants surtout, et ceux-ci de leur côté, l’aiment bien aussi, je vous assure.

Dès que tante Gertrude a deux ou trois enfants autour d’elle, elle a toujours de belles histoires à leur raconter et une boite d’amuse-gueules à ouvrir pour retenir les plus petits ou les esprits vagabonds. A ceux qui les mangeront à la vitesse que prennent les bulles de champagne pour sortir d’un verre, elle leur lâchera en plissant rapidement deux ou trois fois ses sourcils au-dessus de son regard bleu qu’on ne fait pas la course, que leur bouche n’est pas une poubelle et que chaque instant doit se savourer.

Elle a l’âme poétique et donne formes et saveurs particulières de saison à ces croquettes et crackers de toutes sortes. Et pour Noël et la fin d’année, même si elle mêle toujours les mêmes ingrédients sur un lit de farine, ce sont des sapins qui sortent de ses mains et qu’elle offrira en cadeaux.

Avec les mots proposés et recueillis chez Marina pour terminer l’année en douceur.

Petit Bosco a marché longtemps

Petit Bosco a marché longtemps.

Il avait décidé que c’était la meilleure des occasions pour soigner ses maux. Il est parti loin, très loin à en user le bout et la semelle de ses chaussures. Il avait besoin d’évasion certes, mais n’avait laissé aucun mot pour Mémé, pas même une virgule. Sa colère l’avait étouffé et empêché de se livrer.

Au fil des années qui l’ont vu grandir, elle n’avait jamais refusé de lui lire les plus beaux contes et légendes. Des histoires les plus farfelues ou les plus occultes qui calmaient ses peurs et le faisaient rire. Et lui, dont elle s’était tant occupée et qu’elle appelait son Petit Page, gardait le silence.

Les jours ont passé. Puis des semaines et des mois. Avant de déménager, elle a dû se débarrasser de tous ses livres. Elle s’en défit pour donner du plaisir à d’autres, qu’elle a dit. Ce fut cependant pour elle une sorte d’autodafé. Elle n’a emporté que le chat Pitre et son fauteuil préféré. Aujourd’hui son esprit s’envole à loisir et ses mots perdent leur vrai sens. S’il revient la voir par hasard, elle lui offrira de s’asseoir sur sa bibliothèque et de partager ses roses comme elle le fait à chaque fois avec moi quand je viens lui tenir compagnie les après-midis.

Pour répondre aux Plumes 22.20 chez Emilie avec les mots recueillis sur le thème Lecture (bibliothèque, page, virgule, rose, conte, autodafé, évasion, user, lire, livrer, loisir, occasion, occuper, occulte).

Le petit Bosco file sur l’ancien chemin de halage

Le petit Bosco file sur l’ancien chemin de halage.

Les bateaux à vapeur et les péniches aux chargements bâchés descendent le fleuve jusqu’à la mer. Il marche vite, droit devant lui. Tantôt, il aurait fait un signe de la main aux mariniers en criant qu’un jour il prendra leur place, mais là, il a plutôt envie de se cacher de honte ou par pudeur, et surtout par tristesse. Un brouillard dans ses yeux l’aveugle. Sa mère n’a pas mieux choisi que le jour de son anniversaire à lui, pour annoncer à tous qu’elle s’était mariée pendant son voyage à l’étranger. Les regards se sont tournés vers elle. C’était donc là son secret dont elle faisait mystère depuis quelques mois. Alors ce matin, sans plus en dire, il a décidé de mettre les voiles. Il a juste pris son sac à dos, et posé sur ses épaules son perroquet qui s’accroche à son nouveau pull bleu marine.

Et avant de fermer la porte, il a vérifié que ses écouteurs étaient bien fourrés au fond de sa poche. Sans bien chercher à les convaincre d’ailleurs, elle leur avait vaguement expliqué hier au soir pendant le dessert qu’elle n’avait jamais souhaité de grande assemblée, et qu’ils pouvaient tous comprendre sans devoir argumenter et délibérer devant un imposant conseil. Elle menait sa vie comme bon lui semblait. Alors lui-aussi a décidé et a choisi de n’échanger ni avec elle, ni personne. Il sait que son départ fera débat au sein de la famille. Qu’importe !?

Aujourd’hui, imperscrutable et sans en causer à quiconque, il va partir et les quitter tous. Est-ce ainsi que Marie-Béatrice croyait épater ses amies et sa famille en épousant cette brute !? C’était bien la peine de parler d’altruisme à ses triplés durant leur enfance. Qu’en reste-t-il ? Était-ce utile de leur asséner ces paroles et ces articles si vite périmés ? Il sait qu’agir de cette manière va le mettre dans une situation précaire, qu’il ne choisit pas la sécurité, mais il n’a pas envie de capituler. Il est perturbé, un feu brûle dans sa tête. Sacrebleu, ce sera terrible pour Mémé qui l’a tant aidé à remplir ses pages d’écriture. En pensant à elle, il touche sa poche située juste sur son cœur, et tâte le recueil des poésies dictées par son maître qu’elle aimait l’entendre réciter. Et les crêpes au beurre au parfum subtil et sublime de fleur d’oranger qu’elle lui faisait déguster. Tant pis ! A chaque pas, il glane rageusement d’une main crispée les épis de graminées sur le bas-coté. Ses doigts sont abîmés. Ses yeux brillants sont injectés de sang comme des rubis, ses orbites sont creusés. Lui, si calme d’habitude, a des envies de meurtres.

Il atteint les remparts. Ce n’est plus en mètres que se compte la distance qui le sépare de la maison, mais en dizaines de kilomètres maintenant.

Pour répondre dans l’ordre aux Plumes 14.20 chez Emilie avec les mots recueillis sur le thème Voile (mariée, vapeur, mystère, perroquet, bosco, cacher, pudeur, marine, secret, mer, anniversaire, brouillard, bleu, bâcher), au défi 123 chez Ghislaine avec 8 mots (débat, convaincre, argumenter, échanger, expliquer, délibérer, écouteurs, assemblée)  sur le thème Réunion et au Mot mystère 26 chez LilouSoleil dont les mots anagrammes de imperscrutable sont en italiques.

Elle s’est adossée au mur à palabres

Elle s’est adossée au mur à palabres pour l’attendre en cette fin de journée.

Arrivée la première comme d’habitude, elle s’est assise sur le banc de craie, là où ils discutent tous les deux pendant des heures. En bi-coloriage avec des paroles sans fin, des discussions à imaginer un monde idéal, leurs échanges sont des plus chimériques. Ça la détend.

Parfois il vient avec un pote. L’autre jour, c’étaient un rêveur orbicole avec qui il partageait ses goûts et ses idées d’oniromancie. Avec qui viendra-t-il ce soir ?

La lune est claire, et pourtant un éclair corail et agile zèbre soudain le ciel et lui donne un teint boréal. Il annonce peut-être l’orage prochain.

Impatiente et soucieuse, elle bigle sur l’horizon obscur devenu cirage à présent. C’est qu’il travaille loin, au robage de cigare à la fabrique de l’autre côté du bocage.

Les yeux dans le vague, elle n’arrête pas d’enrouler autour de son index, un petit papier qu’elle a sorti de sa poche où elle avait noté sa liste des choses à faire aujourd’hui. Oh misère, elle a trop brodé et son doigt la fait souffrir. Elle était obligée finir ce boléro bariolé, très coloré. Elle regarde sa main, ce bandage de papier, chiffonné maintenant, qu’elle loge aussitôt dans une cavité du mur entre pierre et argile, et se lève pour se dégourdir les jambes et les bras en sautillant. Elle aperçoit enfin la silhouette gracile, sur un fond de ciel libre et élargi tout à coup.

Il est seul, lui fait signe de ses mains qu’il agite au dessus de sa tête et avance en cabriole et pas de danse comme s’il avait une superbe musique dans la tête. Il l’imite tout simplement et rigole. Heureuse, elle se rassied sur le banc de craie et s’adosse à nouveau au mur à palabres.

Pour répondre à des mots, une histoire chez Olivia avec les mots de la récolte 50 (liste, palabre, misère, mur, oniromancie, danse, chimérique) et au défi du mot-mystère 25 chez Lilou avec les mots anagrammes de acribologie en italique.

On est allé au musée en ce jour de rentrée

On est allé au musée en ce jour de rentrée

-On devait être critique d’art pour le tableau que l’on avait tiré au sort parmi cinq au choix.
Adèle continue et explique que cette visite était virtuelle, que les tableaux représentaient tous une scène estivale et que Mémé devra trouver le titre de chacun quand tous auront parlé :
-… comme tu le fais parfois pour raccommoder un torchon, ici c’est avec une multitude de petits points brodés en noir sur toile de drap blanc que sont représentés les mouvements rapides des grains de sable fin soulevés par le passage d’un petit chien tenu en laisse par sa maîtresse dont on ne voyait que les pieds et le bas de sa jupe.
Pour représenter cette agitation, le peintre a laissé tomber toutes ces mitochondries avec justesse et un pinceau spécial sans doute. Cette toile est placée dans celles du futurisme, c’est marrant quand même non ?
N’avait-il qu’une seule couleur sur sa palette, a-t-il voulu donner un côté moderne de photo en noir et blanc en oubliant les couleurs de l’été, ou avait-il vécu la scène lui-même allongé sur la plage avec des lunettes de soleil ?
Ça on ne le saura jamais et ça n’a aucune importance puisqu’on voit juste et bien ce qu’il a voulu montrer.

Mémé apprécie, trouve ce début bien joli et sourit :
-Keskecébo, à qui le tour maintenant ?

Bébert s’avance et précise que chacun devait également utiliser un mot nouveau, et là-aussi Mémé devra les deviner. Son tableau a presque les mêmes dimensions que celui d’Adèle mais plus ancien et représente un magnifique paysage maritime :
-Les couleurs du ciel d’été, des montagnes pâles et les bateaux aux voiles claires se reflètent dans la mer jusqu’aux confinités de l’horizon. On voit en premier plan, des personnages en pleines activités de l’été. Un laboureur et un berger, très proches l’un de l’autre sans pourtant vouloir se parler plus que ça.
Un peu comme le meunier et Pépé quand on va au moulin, l’un à surveiller la roue qui tourne correctement et l’autre qui siffle discrètement entre ses dents parce qu’il sait qu’il va te faire plaisir avec tout ce qu’il va rapporter.
Et bien là, l’un est absorbé par la profondeur parfaite de ses tranchées parallèles dans un sol bien tendre pour obtenir une belle récolte, et l’autre qui a le nez face au vent du large et le regard perdu vers les bateaux et dont les moutons se gardent tout seuls entre le champ et la mer.
Ils pourraient tomber à l’eau, comme ce gars dont on n’aperçoit que les jambes qui se noie peut-être et que personne ne voit, pas même le pêcheur sur la rive tout près de lui.
Est-il tombé du ciel ou d’un bateau, s’entraîne-il au meilleur des plongeons ou est-il à la recherche d’huîtres perlières ? Comme ça n’était pas la mode de représenter des concours de plongeons ou des chercheurs de perles, on peut écarter ces idées.
Alors c’est lui, ce gars, qui est important dans ce tableau, et insignifiant et presque invisible dans cette beauté qu’est la Nature. Il est peint dans un coin sombre, où la mer est d’un vert émeraude et lugubre, alors que le reste est de couleurs claires et ensoleillées. Il est dans un endroit poissonneux et pourrait bien se faire manger par un plus gros de cette espèce.
Il semble en grande difficulté, mais personne ne fait attention à lui, comme s’il était puni d’avoir désobéi. Comme quand maman me mettait au coin après une bêtise, tu sais Mémé, et disait « il est puni, on ne le regarde plus et il reste tout seul ».
On pourrait craindre le plus grand des malheurs pour lui avec ce rouge sang du foulard du pêcheur et la chemise du paysan au centre du tableau qui a soudain son importance.

-Keskesameplet, on continue ?

-Mon tableau, dit Coco maintenant, est bien plus grand que les deux premiers présentés là, mais contemporain de celui d’Adèle. Il paraît tout simple comme ça, mais plus on l’observe, plus le choix des détails et des couleurs à son importance.
On aperçoit le ciel et la mer à l’horizon par deux lignes de bleus à peine différents l’un de l’autre qu’ils pourraient se confondre. Mais ce sont trois hommes tous nus jouant aux boules sur une pelouse bien verte qui sont l’objet principal de la scène. La nudité des personnages et le jeu de pétanque en fait un tableau estival.
Quoique les boules sont noires, et cette couleur trompe-l’œil pourraient les faire passer pour des truffes que ces jeunes gens auraient trouvées.
Oui, ils sont jeunes car les épaules sont fines, leurs torses sont parfaits, leurs ventres pas bedonnants et les silhouettes juvéniles. Le fait d’être nus peut aussi marquer un signe de liberté pour ces trois hommes.
La façon désinvolte de porter sa chlamyde pour l’un d’eux montre le peu d’habitude de se bien vêtir ou signe d’insouciance… ou est-ce que ce personnage debout est plus important que les deux autres encore inclinés devant lui ?
Ou sont-ils tellement absorbés par ce qu’ils font, en train d’inventer et de créer ?
D’ailleurs, le vert de l’herbe et le rose des corps en font quelque chose de frais et de nouveau et les têtes baissées et leurs yeux à peine ouverts leur donnent en air pensant.

-Kelbonidécemuzé, je ne m’en lasse pas

-Mon tableau est très coloré et immense, annonce Dédé, tu peux bien ajouter un mètre de plus en longueur et largeur aux dimensions de celui dont Coco a parlé.
Le mien représente deux femmes à bicyclettes. Leurs cheveux sont courts et flamboyants et les vélos bleu turquoise.
La chaleur est ardente car le fond du tableau est jaune d’or en grandes traînées verticales pour montrer le soleil de plomb.
Et les femmes sont torses nus. On en voit une de face qui parle et qui à l’air contente, d’ailleurs elle porte un rouge à lèvres assorti à sa chevelure. Mais l’autre de profil avec un slip noir paraît fatiguée et semble aller dans une autre direction.
C’est une scène de rue, un peu banale, où ces dames, l’été en bord de mer, parfois dénudées, font des tours de vélo à se promener sans but précis juste parce qu’il fait beau.
Le peintre original a voulu l’accrocher avec une révolution d’un demi-tour et présenter ces femmes la tête en bas.
Mais la poitrine de la femme de face n’a pas changé de sens, et ça, c’est trop rigolo, n’est-ce pas Mémé ?

-Komecébien, en effet c’est rigolo et magnifiquement intéressant tout ce que vous savez voir dans un tableau.

-Attends Mémé, dit Emma, il reste le mien. Il n’est pas rigolo du tout, même s’il y a un visage très souriant en son milieu.
Mon tableau est moderne, puisque l’homme qui y est représenté porte un T-shirt blanc et un pantalon noir, un peu comme n’importe qui aujourd’hui.
Cet homme court pieds nus sur un sol gris clair qui pourrait être du sable. On ne voit pas de marques de pas au sol, trop court. Ce manque de profondeur pourrait marquer qu’il arrive au dessus d’une dune ou sur une route en haut d’une côte. L’ombre est courte et sombre par terre et sur le devant de son maillot, il peut être midi. Et le ciel est beau bleu porteur de cumulus très blancs annonçant une merveilleuse journée.
Le visage au rire franc et massif montre une bouche aux lèvres rouges démesurément ouverte par un rire laissant apercevoir les dents blanches impeccables comme les touches d’un piano et le noir du fond de sa gorge comme un trou béant. Les cheveux sont noirs également, et courts, un peu plaqués.
Ce pourrait être une mascarade, ou un spectacle. Mais ce rire paraît forcé et tellement grand que les yeux sont fermés. D’ailleurs, ce visage n’a rien à regarder puisqu’il est dans les mains de celui qui court. Comme si l’autre criait pour se faire remarquer et dire tout le contraire de ce qui fait rire habituellement.
J’aurais dit qu’il n’y avait que trois couleurs pour ce tableau : bleu pour le ciel, blanc pur pour les nuages et blanc-ivoire pour le visage et gris, allant du très clair ou noir, mais il y a ce rouge à lèvres sanguinaire très important.
Un tableau d’aujourd’hui tracé comme une affiche de propagande d’une autre époque. C’est assez frappant et dérangeant.

Mémé n’en revient pas. Elle reste sans voix et les étreint l’un après l’autre. Puis elle s’apprête à jouer le jeu des devinettes en s’appliquant. Mais les enfants plus pressés et excités d’avoir émerveillé Mémé en l’emmenant au musée, dévoilent très vite les noms des tableaux, les auteurs et les mots imposés.

Pour répondre à la proposition de JPL des Arts et des Mots pour l’Agenda Ironique de mai avec 6 mots à placer (Confinités- Révolution- Mascarade- Mitochondries- Trompe l’œil et keskecébo) et 5 tableaux (je n’ai pas su choisir) suivants :
la Chute d’Icare de Pieter Brueghel l’Ancien (datant de 1558) 73,5x112cm
Les Joueurs de boules de Henri Matisse (datant de 1908) 115×147cm
Dynamisme d’un chien en laisse de Giacomo Balla (datant de 1912) 90,8×110cm
Les demoiselles d’Olmo II de Georg Baselitz (datant de 1981) 250x249cm
Le céphalophore de Yué Minjun

Le ciel était bleu hier et le vent de nord-ouest soufflait fort

Le ciel était bleu hier et le vent de nord-ouest soufflait fort.

Maman nous a fait poser les sacs de tourbe dans sa torpedo pour les vendre au marché. Avec l’argent on pourra réparer le toit écroulé de la grange qui obstrue le passage dont les poutres forment un vieux turbeh et passeront au rebut et en bois de chauffage cet hiver.

Pendant ces semaines sans école, elle nous a appris à labourer et à tisser en expliquant ce qu’était le boustrophédon, à bien doser les épices dans la soupe et la poudre à lever dans les gâteaux, à ramasser les œufs pondus sans ôter le leurre pour les poules, à buter les turneps, à opter de réciter quelque strophe plutôt que de bouder de trop suer sous le vent et la chaleur et de craindre de puer. 

Aujourd’hui, nous brodons les boutons plutôt que de les coudre, savons cuisiner presque aussi bien qu’elle de fameux brouets pour accompagner les tournedos du dimanche, ne faisons plus les bourdes du début, n’avons plus besoin de quelconque promesse pour nous booster et sommes plus soudés, à ce qu’elle dit. Elle doit être fière des résultats obtenus, car elle ne nous appelle plus « mauvaise troupe ».

Le ciel est bleu et le vent de nord-ouest souffle fort. C’est le premier jour de l’été et dans une semaine, ce sera la rentrée.
-On est sans doute sur la bonne voie cette fois-ci, a dit notre mère, cette date tombe à pic.
On la sentit de très bon poil soudain, comme si ce petit rien l’eut délivrée d’un poids.

C’est vrai qu’à cette saison, elle se doit de garder courage et ne donner aucun signe de faiblesse, car les travaux de force ont commencé et vont se poursuivre quelques mois encore.

Au coucher, après le fricot du soir comme d’habitude, que certains ont bâfrer, ce qui l’a un peu énervée, sans toutefois lui faire perdre patience, elle borde le petit et nous remercie d’un baiser sur la joue pour l’avoir bien aider et pour les efforts qu’on a su fournir dans la journée. Puis elle permet, à nous les plus grands, de laisser notre lampe éclairée pour lire un peu mais fait promettre d’éteindre dans une demi-heure tout au plus.
C’est une femme qui excelle de douceur et de tendresse, au caractère égal, mais reste intraitable sur certaines choses à ne pas négocier.

Cependant ce soir, le ciel est bleu sombre, le vent souffle encore et on subodore un heurt dans ses mots, ses paroles ont fait des rebonds dans sa bouche et sa langue un détour, comme si son bonheur allait s’user tout à coup. Alors prudents, nous pouvons oser un regard interrogateur.
-Demain je dois me rendre chez le meunier, répond-elle.
C’est Honoré, un homme de corpulence massive qui porte la tonsure et se dit abstème (mais ne peut duper personne) et vecteur d’ondes malsaines qui me donne envie de fuir. Le ciel sera-t-il encore bleu ?

J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce texte pour répondre aux Plumes 13.20 chez Emilie sur le thème Force avec les mots recueillis en gras, à Des mots, une histoire chez Olivia avec la récolte 49 dont les mots sont en gras, au défi 122 chez Ghislaine avec 8 mots en gras sur le thème Saison et au Mot mystère 24 chez LilouSoleil dont les mots anagrammes sont en italiques.

 

En rentrant de la foire à la nuit tombante il s’arrête toujours ici

En rentrant de la foire à la nuit tombante il s’arrête toujours ici.

Il dépose son biclou contre le grand feuillu, tout fleuri à cette saison. Il relève sa freluque un peu folle qui lui tombe sur le front, et fouille dans sa poche pour trouver son mouchoir. Il a eu chaud et s’essuie le visage, puis le replie avant de le ranger. Il prend son temps pour se remettre de ses émotions. Alors il avance et piétine une bouillée d’herbes fraîches comme un fouleur de raisin pour se débarrasser de la terre qui pourrait être collée sous ses souliers, même si le temps est bien sec comme ce soir. C’est ce qu’il répond si on le questionne. Il fait des yeux tous ronds qui pointent vers l’infini, il est trop drôle, un peu loufoque aussi, et approche sans me voir à la fenêtre, comme si sa tête était soudain vide et toute idée absente. Je souris car je connais ses gestes par cœur.

Il est fidèle le Clodio, et à l’heure pour venir manger son fricot. Ce soir ce sera le ragoût de poisson de ma mère, tenu au chaud sur la cuisinière pour qui viendra céder aux arômes et douceur de la rouille déjà posée dans des bols sur chaque table. Il vont être nombreux à entrer, car on aperçoit la lueur des éclairs au loin.

Il annonce la foudre et la colère du ciel en posant bruyamment la bouteille de cidre qu’il apporte à chaque fois. Il a entendu la chouette ululer très fort dans la montée et sa douleur au genou lui recherche querelle, ce sont des signes, affirme-t-il. Mon frère me donne un gros coup de coude, et rigole silencieusement en me montrant que ce clodo se gratte le froque au niveau de la couille. Ma mère l’houspille illico avec son torchon qui nous frôle, nous renvoie coudre et floquer comme elle nous l’avait demandé et dit qu’elle devra sûrement en découdre avec son jeune fou pas très docile. C’est sa façon de s’excuser auprès de ce bon drille. Je pars fâchée contre ce querelleur de frangin, s’il recommence, je lui croque l’oreille.

Je l’aime bien moi, Clodio, il a toujours de belles histoires à raconter, avec des mots venus d’ailleurs, c’est un peu mon idole. Après manger, il reste assis à écouter les autres ou à dire à son tour. Alors il croise ses mains ridées et les ouvre juste pour regarder l’intérieur des paumes comme si un texte y était noté, et le voilà parti à fermer et rouvrir ses mains comme des ailes de papillon, et à parler sans fin. Il a beaucoup voyagé et fait toutes sortes de métiers, quelque peu ludique, comme quilleur dans un grand bowling de bord de mer, et aussi cilleur à la volerie des aigles, godilleur en marais poitevin, cueilleur de gousses de vanille quand il était dans les îles, tout juste défroqué après avoir été prêtre. Et c’est pour ça que mon frère l’appelle Frollo.

En réponse au défi 121 chez Ghislaine avec les 8 mots en gras, et au défi du mot-mystère 23 chez LilouSoleil formé des lettres « eee i oo uu cdfq ll r » dont les mots anagrammes utilisés sont en italiques.

Tôt le matin avec une seule arme

Elle partait tôt le matin avec une seule arme, son appareil photo.

Comme d’autres auraient enfilé leurs gants et pris un sécateur pour aller couper un bouquet de roses au jardin, elle portait cette sacoche en bandoulière et partait. Dans ce fourreau, plusieurs objectifs y avaient leur place et valaient toutes les flèches et munitions du meilleur des guerriers.

Bien sûr, qu’elle revenait avec un bouquet. Des fleurs des prés qu’elle arrangeait aussitôt dans une vieille cruche qui lui servait de vase par amour de la récupération et pour mettre toujours un peu de nature dans l’office. Et quand elle affichait également un magnifique sourire qui éclairait son visage, alors on savait qu’elle passerait la soirée dans sa chambre noire, petit atelier qu’elle avait aménagé dans un coin du grenier avec de lourds rideaux épais d’un bleu très sombre devant la fenêtre.

Elle développait ses photos en noir et blanc. En grands formats quelquefois, comme le papillon avec ces centaines de points aux milles nuances de gris qui décore le salon, et l’abeille en plein travail chargée de pollen qui orne la cuisine. Pour nous, elle était notre Doisneau. Et là elle éclatait de rire en qualifiant son travail de pachydermique, et ajoutait que malheureusement ils n’avaient que leurs initiales en commun.

Nous, les enfants, elle ne nous a pas emmener trop jeunes dans cette sorte de chasse, et jamais à plusieurs. Pourtant, à tour de rôle, elle nous a expliqué comment s’y prendre. Elle manipulait cet instrument, assez lourd cependant, du bout des doigts. « D’abord, il faut se fixer une cible pour bien l’atteindre », disait-elle. « Insectes ou fleurs, animaux plus gros ou paysages… » Elle étalait toujours un linge propre et soyeux sur ses genoux pour poser ce système et en détailler chaque partie. Elle laissait ses mains flirter délicatement sur l’appareil et le caresser, et disait qu’il ne fallait pas forcément se concentrer mais surtout tirer juste, au bon moment, en tenant compte de tous éléments.

J’ai pu la prendre en photo, un jour, à mon tour, d’après ses indications et le résultat lui a beaucoup plu puisqu’elle a bien voulu en faire deux tirages, un qu’elle a inséré dans un petit cadre pour son atelier, et un autre en grand format pour moi.

Pour répondre aux Plumes 12.20 chez Emilie avec les mots proposés (atteindre, concentrer, objectif, tirer, arme, bleu, pachydermique, amour, doigt, flèche, fourreau, flirter) sur le thème « cible »

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Quelques pages de mon livre

« Et si tu me lisais quelques pages de mon livre », propose-t-elle dans l’après-midi.

« Comprends-tu maintenant, avec mes yeux de taupe, je ne peux plus lire n’importe quoi, il faut que ce soit écrit très gros; j’ai bien ma loupe mais ça n’est pas bien commode dehors…
-Oui, je le veux bien, sans souci.
Elle me tend son bouquin, un peu vieilli à force d’avoir été feuilleté, de la collection Le Masque avec un dessin d’empreinte digitale ensanglantée sur la couverture jaune, où je peux lire La ravissante idiote de Ch Exbrayat.
Je souris, je m’étonne du dessin et du format, le retourne, la regarde, elle a les yeux pétillants et son regard filou.
-C’est un roman d’espionnage Mémé !? avec une couturière, il me semble et…
-Pourquoi ? Qu’est-ce qui te dérange ?
-Oh rien, sauf que l’histoire n’est pas nouvelle. N’t’inquiète pas, je vais redécouvrir. C’est d’ailleurs marrant, je crois !
On s’assied sur la terrasse à l’ombre du lilas et j’ouvre…
C’est un carnet de recettes écrit de sa main et sur la page ouverte est noté Pastilla de pigeon aux amandes, coriandre, miel et cannelle…

Pour répondre à des mots, une histoire chez Olivia avec les mots de la récolte 48 (couverture, espionnage, taupe, filou, masque, empreinte, pigeon).

Quel est ce type qui porte son luth dans sa hotte et entre dans sa hutte ?

Quel est ce type qui porte son luth dans sa hotte et entre dans sa hutte ? demande le loup à la poule et son poulet.

La pauvre savait qu’il les voyait déjà au pot. Craignant son pouque, elle ferme sa goule, écarte le petiot, avale sa glotte soudain lourde comme un plot, perd le goût et devient presque muette comme une carpe alors qu’elle rêve de devenir lotte pour s’aplatir à terre.
Elle glou… elle glougloute et prononce : « Voyez Mère l’Oye ! »  avant de s’écraser sur une pierre où son bec grave un trait profond et imparfait.

L’autre, fan de typo ne pensant qu’à son jeu, accourt avec sa loupe prête à trouver un pou :
Oyé la quête, qu’elle est- elle ? Ah quelle glyphe magnifique pour ma future glyptothèque !

Un phoque sort de l’eau, un toupet sur la tête en guise de toque.
Curieux de phyto et de glypho, il approche à ces nouveaux mots avec des bruits de touque qu’on ouvre.
Sa toge luisante comme de la glue pègue un peu et passe de pelote en loque au soleil.

La mère palmée lui jette un œil et l’interpelle :
Hey  mon pote Gros Guy, te voici tel un tableau légué par Loth !

La poulette à la houpette raplapla se retape et ouvre un œil, puis l’autre et dit respectivement :
Loup… Phoque
-C’est vrai, répond Mère l’Oye, un peu fou tout ça tout de même !

Sur la proposition de Lilou,
le mot mystère 21 à découvrir avec les lettres et la définition données est « glyptothèque »,
et les mots formés de ces lettres en italique que j’ai utilisés.

Ils sont venus jouer

Ils sont venus jouer à plusieurs et sont d’abord passés à côté du violon.

D’une main baladeuse, inconscients et tranquilles, ils ont tous gratter de leurs doigts sur ses cordes mais aucune révélation n’en est sortie, alors ils l’ont dédaigné et laissé dormir.
Tout était préparé et rangé, déballé et trié à leur intention. Chacun criait à tort et à travers avec la seule volonté de vouloir gagner.

Le plus jeune des deux frères était déguisé en indien et s’éclipsa sous le tipi. Puis il en est ressorti tout souriant et content de lui. L’autre de la fratrie patiemment attendait.
Quelque chose a turlupiné les nouveaux sans doute, car ils ont tous voulu se déguiser eux-aussi et rentrer sous l’abri à tour de rôle pour connaître ce qu’avait ressenti le petit et qui l’avait tant ravi. Usant maintes manigances, ils étaient très curieux et prêts à soudoyer l’un et l’autre et à dépenser forte séduction pour aller le premier au bout du suspens. Et puis ils sortaient de ce refuge, l’un après l’autre, ahuris et déçus.
Alors ils ont demandé explication au mignon absorbé à dessiner un amabié coloré sur une feuille de papier. Il avait simplement caressé le chat Mistigri qui lui avait souri. C’était subtil mais ça lui portait chance pour toute sa journée.
Tous crièrent à tort et à travers avec la seule volonté de tout foutre en l’air. Avec mépris en voyant là de l’abus, ils décidèrent de partir. Très énervés et se croyant trompés, ils donnaient des coups de pieds dans les boites, vidant les jeux à leur portée, jetant et répandant les jetons à terre sous les yeux atterrés de celui qui les avait invités.

Pour répondre à des mots, une histoire chez Olivia avec les mots de la récolte 47 ( tipi, révélation, turlupiner, tranquille, amabié, dormir), aux Plumes 11.20 chez Emilie avec les mots proposés sur le thème du jeu ( rôle, subtil, violon,gratter, jetons, chance, ahuri, dépenser, manigance, mistigri, séduction, suspens, soudoyer) et au défi 120 de Ghislaine avec les mots proposés (jeter, trier, ranger, vider, abus, refuge, mépris, volonté) ou sur le thème du « changement ».

Les rêveurs éclairés

Nyctalope. Adjectif masculin ou féminin.

De prime abord, vous me direz, c’est vrai, que ça a a l’allure d’un gros mot. Et bien pas du tout.

Issu du langage des ados, à l’époque du premier dictionnaire où les premiers rédacteurs étaient jeunes, rêveurs et éclairés et qui se dirent, un jour, académiciens et immortels.
A chaque début de cours, à l’étude, en séance, de jour comme de nuit, ils criaient « Nique-ta-lampe » pour intimer l’ordre à chacun d’éteindre sa lampe, sauf à celui qui allait prendre la parole et restait de ce fait éclairé alors que tous les autres étaient illuminés d’un nouveau savoir de l’autre.
Cette expression a été déformée par le temps et le ton qu’on y mettait, et ça donnait plutôt « nic-ta-laammmmmmpe » puis c’est devenu nyctalope.
Ce fut d’abord un nom commun, puis un adjectif masculin ou féminin, en un seul mot, avec un i-grec ça fait toujours mieux pour l’étymologie dans un dictionnaire et sa signification est simple : « Qui voit ». On ne sait pas quoi, quand, où, de toutes façons ça a changé au fil des siècles.
Aujourd’hui, ça qualifie celui qui voit la nuit. Mais pendant un temps, ça a été celui qui voyait aussi bien de jour comme de nuit. Dans le prochain dictionnaire ça qualifiera celui qui aura vu le bout du tunnel, sans doute.

J’ai donné cette définition sur l’invitation de l’Ecrit’urbulente pour ces dico d’or, euh non, son dictionnaire de Bon Air 17.20, à mon avis c’est celle qui colle le mieux à la réalité… du moment.

Mémé avait peur d’oublier

Mémé avait peur d’oublier…

Elle craint toujours, et chaque jour doit trouver assez d’énergie pour stimuler sa mémoire. Le changement a déjà été énorme pour elle quand elle n’a plus pu voyager autant qu’elle l’aurait voulu et a du abandonner sa fonction de sniper. Elle a bien sûr mesurer le pour et le contre. Elle a évalué cette vaste fatigue accumulée au fil des mois et années, de ses rapides allers et retours, sous diverses latitudes. Elle a pesé entre la liberté qu’elle allait perdre et sa santé à préserver, ce trésor, qu’elle pourrait garder. Et elle a finalement opté pour le côté positif de cette affaire. Elle allait rester et profiter enfin. Mais aujourd’hui, à la longue, elle redoute l’abêtissement.

Mémé n’a jamais beaucoup parlé de son métier, beaucoup ignoraient même ce qu’elle faisait, elle a toujours été une femme réservée. Aussi quand je lui dis que j’avais retrouvé ses carnets dans le grenier, je vis là une aubaine à lui donner ce courage dont elle avait besoin pour garder le cap, et partager encore de bons moments conviviaux et familiaux. Son œil brilla et un rire enchanteur découvrit ses dents jusqu’au fond de sa gorge. Une larme de joie et un éclat de tantale sur sa molaire gauche firent apparaître des étoiles dans ses yeux et sa bouche.

Mémé a sauté à pieds joints de son fauteuil et me demanda expressément d’arrêter de tergiverser et de cesser d’être pinailleuse à ce point. Elle insista alors pour que j’aille chercher tout ça tout de suite et que je l’apporte dans son cabinet, qui n’est autre que notre salon de famille, où nous sommes quotidiennement. Il faut la voir ! Elle a les yeux d’un bleu profond, attirant et c’est extrêmement difficile de fuir son regard envoûtant. Convivial, oui, ça va l’être ! Familial, un peu moins car certaine chose restera entre nous deux. Je crois comprendre qu’il y a quelque secret à ne pas divulguer.

Mémé passe la main sur le paquet avant de l’ouvrir. Le tout est comme je l’ai trouvé, bien conservé et ficelé dans un emballage kraft qu’elle défait avec soin. Elle prend son temps et savoure chaque seconde, elle empile les cahiers suivant un ordre très personnel en formant des petits tas bien parallèles, comme si elle cherchait un dossier précis. Subitement et précieusement, elle pince une double feuille entre deux doigts, la tire et me fait signe d’approcher ma chaise en silence. C’est un courrier…

Mémé sourit, son visage est devenu rouge et étincelle. On dirait qu’elle a rajeuni soudain, et ressemble à un cardinal parti conquérir une contrée inconnue au delà de l’équateur.

Je remercie d’abord les proposeurs de défis et de mots, avec beaucoup de plaisir, je réponds là :
au défi 119 chez Ghislaine avec les mots proposés (regard, fuir, peur, réserver, donner, énergie, famille, cap, stimuler) et sur le thème du face à face,
à des mots, une histoire chez Olivia avec les mots de la récolte 46 (cabinet, tergiverser, tantale, abêtissement, pinailleuse, emballage, partager, convivial, sniper)
et aux Plumes 10.20 chez Emilie  avec les mots recueillis d’après le thème latitude (changement, voyager, étoile, mesurer, équateur, positif, vaste, parallèle, liberté, trésor, cardinal courrier, conquérir) 

et je continue mes ouvrages avec mes plus petits bouts de laines et tissus.

A la queue leu leu

Un groupe de personnes, une dizaine à peu près, marchaient à la queue leu leu.

Des randonneurs du troisième âge se suivaient ainsi chaque trimestre, pas plus souvent et par jour de beau temps seulement, tous espacés d’un bon mètre ou deux, suite à une habitude prise depuis le printemps légendaire de l’an XX qui avait marqué tout l’univers des terriens.

Ils voient un poulet au bord de la route, qui la traverse subitement.

-Pourquoi ce poulet a-t-il traversé la route ? dit l’un
A chacun sa réponse, et de participer ardemment au piaillement d’une basse-cour humaine tout juste sortie du poulailler.

-Pour aller de l’autre côté, pardi

-Pour laisser ses empreintes dans la boue fraîche. Regarde celles du tracteur sont encore visibles ici.

-Fait un drôle de bruit cet engin. Problème de courroie. Va pas travailler longtemps.

-C’est fou comme la brume du matin peut humidifier l’air et la terre en cette saison.

-Et je me demande si ces frimas sont bien bons pour la floraison des pruniers.

-Sans vouloir te froisser, t’as vu la tête du poulet ? Plutôt dodu, à mon avis c’est une poule ! Et cou-nu en plus de ça!

-Je te mets au défi de reconnaître un ornithorynque qui sortirait d’un terrier.

-C’est quoi ça, un produit de la ferme ?

-En quelque sorte, que l’on fait cuire à l’envers attaché au bout d’une cravate dans une lessiveuse remplie d’eau bouillante.

-Ecoutez le clapotis dans les fossés et les canaux…

-C’est le paysan qui vient d’ouvrir les vannes

-Où ça ? où ça ?

-Là-bas, près de la cabane. Il a arrêté son moteur et on aperçoit son chapeau au-dessus des grandes pousses.

-Bon, on continue notre tour, oui ou non ? on avance à rien à vouloir construire le monde avec des mots !

Pour sourire et répondre, à la queue leu leu, au défi 118 chez Ghislaine avec 8+2 mots (empreinte, visible, brume, froisser, envers, légendaire, clapotis, frimas, cou, pousses) ou le thème « Temps », aux mots, une histoire chez Olivia avec les mots de la récolte 45 (moteur, mots, terrier, ornithorynque, chapeau, cravate, cabane) et aux Plumes 9.20 chez Emilie avec les mots du thème ferme (tracteur poule, produit, lessiveuse, travailler, ouvrir, poulailler, paysan, dodu,  prunier, terre, construire, continuer, courroie).

 

 

En avril ne lâche pas le fil

« En avril ne lâche pas le fil »


Il a ressorti des gravures jaunies conservées sans doute dans une de ses milles boites au fin fond de son grenier.
Ah ce blog porte bien son nom. Je n’ose imaginer la taille du grenier, la grandeur des boites et le nombre de Carnets. Paresseux ? pour sûr ! Il y a tellement de détails sur ces gravures que l’on passe un temps fou à regarder tout ça.
C’est fameux et il devait bien rire quand le doigt l’a pointé pour avril. Oui, il devait préparer ça depuis le début du confinement en se disant qu’on allait s’y laisser prendre.
Il nous fait don de douze images et quatre mots ( giboulée, zébu, cognassier, riboulaine ) pour faire le parcours d’avril. Allez voir tout ça ici et prenez-vous au jeu.

Souvent dans ses rêves
Lézards, serpents et grenouilles
Du porche grouillent et fuient

Dors bébé, respire
La vie est belle, rose et longue,
Laisse l’Ancien partir

Plonger, nager, mais…
Lui, à la barque accroché
Tout un jour d’été

Contre zébus âgés
Deux chevaux aident maintenant
Laboureur au champ

Sèment en suant
Observent vent et pluie longtemps
Moissonnent en chantant

Usé, fatigué
Sous fruitiers et cognassiers
Souriant à la vie

Chien, chemin faisant
Quand deux pèlerins rencontrant,
Papotent et se quittent

Deux malfaiteurs braquent
Convoitent sa bourse ou famille
Et le bonhomme craque

Si ni l’un ni l’autre
Convoite la Belle et son cœur
Pourquoi ce duel ?

Giboulée d’avril
Sous tempête et gros éclairs
Caravelle navigue

Femme à son ami
Ecrit et conte ses journées
Mêlant riz-boue-laine

Heureux, fier de lui,
Bien mis, bourse pleine
Revient de voyage

J’ai classé les douze vues en essayant d’inventer l’histoire d’un homme… mais ça n’avait ni queue ni tête, et c’est sous forme de haïku que je réponds à cet Agenda Ironique d’avril proposé par Carnets Paresseux.

Nicolas-François Gromort, Spécimen des caractères d’affiches, vignettes et fleurons des fonderies et stéréotypie, 1837Gallica/BnF.