Mots pour maux

Des petits poèmes lus et déversés dans les ateliers, mots pour maux.

C’est comme ça que j’ai découvert Marlène Tissot. Elle partage ses états de bien et de mal être, ses insomnies et des tas de petites choses. Le monde de tous les possibles est au bout de son stylo, avec les mots connus de tous mais écrits comme personne.

Objet trouvé
Je suis coincée là
dans un repli du monde
entre un vieux parapluie
aux couleurs passées
une poupée borgne
une montre qui ne tourne plus
très rond et
un bouton de manchette
divorcé
je suis de la grande famille
des objets trouvés
dont on se contrefout
ceux que personne ne
viendra jamais réclamer
et pourtant j’en suis toujours
à espérer
que papa soit au moins
un petit peu
fier de moi
et que maman m’aime
malgré tout

En attendant le générique de fin
Parfois la vie m’emmerde
autant qu’un mauvais film
mais je ne suis pas du genre
à quitter la salle avant
la fin de la projection
est-ce seulement
pour éviter de faire chier
les gens sur les sièges
d’à côté ?

La solitude paisible
A l’hosto on demande des
chambres individuelles
on cherche des
appartements sans vis-à-vis
au restau on voudrait
la petite table à l’écart
dans les transports
on évite de se regarder
de se frôler et
dans l’air moite
de l’ascenseur bondé
on entend presque s’échapper
de nos corps pressés
le besoin violent
de retrouver enfin
un peu d’espace
regagner la solitude paisible
de nos parcelles de terrain très très vague

Extraits de ce petit recueil « Nos parcelles de terrain très très vague » édité chez Asphodèle-éditions et son site est ici.

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Des mots une histoire ont repris

Des mots une histoire ont repris, toi tu dors la nuit moi j’ai de l’insomnie.


Tout est noir dehors et c’est encore l’hiver, je regarde le pré vert et je vois les juniors.
En sortant de l’école ils nous ont raconté ce grand chemin de fer qui les a emmenés tout autour de la terre dans un wagon doré. Tout autour de la terre ils ont pu admirer la mer qui se promenait avec ses crustacés, le grand poulpe argenté et ses saumons fumés.
Ils s’en furent dans le soir un très beau soir d’automne, hélas quand ils arrivent c’est déjà le printemps. Les feuilles qui étaient mortes sont toutes ressuscitées, les lilas, les rosiers, le muguet et les lys, tous sont parfumés.
Et ceux qui fabriquaient écoutaient la musique, dormaient leur content et mangeaient à leur faim, en dégustant en plus du fromage bien fait, un strict superflu.
Mais voilà le soleil, le soleil qui leur dit « prenez de la peine, la peine de vous asseoir, prenez un verre de bière si le cœur vous en dit ». Un peu désappointés sans être désolés, submergés d’émotion, ils tendent leur verre bien sûr et avalent la boisson, ils en reprennent et reprennent des couleurs, les couleurs de la vie. Alors toutes les bêtes, les arbres et les plantes, tous les enfants du monde se mettent à chanter, à chanter à tue-tête la vraie chanson vivante la chanson de l’été. Je les ai regardés et trinqué avec eux, et là-haut la lune m’a souri quand j’ai levé les yeux.

Pour répondre à Des mots une histoire chez Olivia Bellington, avec les mots proposés de la semaine… et une envie de Prévert en pensant à mes petits.

 

 

C’était l’hiver je m’en souviens

C’était l’hiver je m’en souviens.

C'était l'hiver je m'en souviens

Je m’en souviens c’était l’hiver, en janvier dernier ou celui d’avant peut-être.
L’air était froid, l’atmosphère un peu grise depuis des jours, la saison s’éternisait dans une langueur immortelle.
Le vent soufflait plus fort que d’habitude et soulevait les feuilles brunies par le temps, sèches et légères qu’il réduisait en confettis si petits, presque en poussière.
Et soudain il est arrivé sur le bord de ma fenêtre, écrasé par une grosse bourrasque et suffocant. Des sanglots soulevaient sa poitrine, mais il gardait les yeux vifs.
Il reprenait son souffle blotti contre le mur. Je n’osais bouger de crainte qu’il ne s’envole.
Des plumettes de son duvet dansaient sur son ventre et lui donnaient un air éméché. Il chavirait et tanguait d’une patte sur l’autre, bousculé par les rafales.
Des cris brefs et aigus émis du fond de sa gorge tels les sons sortis du violon d’un apprenti-musicien le faisaient se redresser. Je l’observais et l’admirais.
Puis il est finalement reparti et j’ai rêvé encore à lui pendant des heures en brodant ces quelques points.

Sur les consignes d’Estelle et pour l’Atelier sous les feuilles, je ne voulais pas parler de l’automne pour répondre avec ses mots choisis au défi d’A vos claviers #10 d’octobre.

Maîtres du jeu

Maîtres du jeu.

Maîtres du jeu


Mardi 6h55
Valise en main, elle se dirige vers l’autocar garé au milieu du parking. La porte ouverte, pourtant le chauffeur n’est pas là. Elle jette un œil alentour : personne. Rendez-vous fixé à 7h30, elle est en avance. Un peu anxieuse, comme chaque fois qu’elle emmène ses protégés en excursion, elle monte les marches du Mercedes. Un véhicule flambant neuf, ses mêmes vont être ravis ! Elle se retourne, tombe nez à nez avec un homme. Petit cri de frayeur.
– Pardon ! dit-elle en riant. Je ne vous avais pas entendu ! Vous devez être le chauffeur ?
Il se contente d’acquiescer.
– Sonia Lopez, l’éducatrice qui organise cette sortie. Enchantée !
Il saisit la main qu’elle lui tend, la serre un peu trop fort.
– Gilles.
– Ah… ? Votre patron m’avait parlé d’un Bernard quelque chose…
– Bernard a eu un malaise, je le remplace au pied levé.
– Pas trop grave, j’espère ?
– Quoi donc ?
– Le malaise…
– Pas sûr qu’il survive.
La jeune femme reste bouche bée.
– Je plaisante, précise le chauffeur avec un petit sourire.
Un type grand, mince, pour ne pas dire maigre, avec un visage taillé à la serpe. Qui la fixe droit dans les yeux. Ces yeux qu’il a clairs. Et fascinants.
– Comme la porte était ouverte, je me suis permise de monter.
Putain, ce regard… A tomber à la renverse. Fenêtre turquoise ouverte sur un abîme sans fond.
– Les gamins ne vont pas tarder, bavarde-telle pour dissimuler sa gêne.

Extrait de « Maîtres du jeu » de Karine Giebel, un tout petit recueil de deux nouvelles que j’aurais intitulé « frissons sous la chaleur ». Détente et fin de vacances.

C’était un joli restaurant indonésien

« C’était un joli restaurant indonésien bien situé, à l’intérieur spacieux et peu éclairé.

C’était un joli restaurant indonésien

Bougies, lumières indirectes, objets de bronze et de cuivre, renvoyaient des reflets parcimonieux sur les tables et les visages. Le long des murs, des silhouettes derrière les parois de toile projettent des ombres d’une troublante élégance. Pour les femmes, un avantage : le clair-obscur est clément avec les rides et autres imperfections. Pour les hommes, un avant-goût de victoire :on est déjà au lit, ou presque.

Elle avait choisi l’endroit pour une autre raison : les tables espacées ménageaient une vraie intimité. Elle ne voulait pas de témoins gênants pour la première rencontre. Curieusement, elle se sentait à l’aise, lui en revanche paraissait hors sujet. Elle savourait ce spectacle. Quel que soit le déroulement de la soirée, le contempler dans cette posture était un régal. »

et quelques chapitres et petits points plus loin :

« Quand le soleil se leva, il était un autre homme. Recroquevillé au fond d’une souche pourrie, recouvert de feuilles, il ne sentait plus les piqûres de moustiques ni les insectes qui grouillaient dans son froc. Enveloppé dans sa cape de pluie-indispensable dans la région- , il n’était plus qu’un élément parmi d’autres du bourbier.  »

Extraits de Congo Requiem de JC Grangé, lecture d’été, frissons d’un matin ensoleillé.

La première phrase d’un nouveau roman

La première phrase d’un nouveau roman

La première phrase d'un nouveau roman

« Je cherchais depuis six mois la première phrase d’un nouveau roman lorsque quelqu’un frappa à la porte.
Juillet et août avaient été si impitoyable que je me demandai si une seule personne avait eu le courage d’escalader les quatre étages pour débouler, ruisselant, sous mes tuiles, ici, dans ce four.
Ruisselant je l’étais moi-même depuis des semaines, sous les trente-cinq degrés immuables de mon appartement.
Malgré les dix douches quotidiennes mon cerveau s’était lui-aussi mis à fondre, et je mentais à mon éditeur au téléphone en lui répétant que ça avançait.
Pas le moindre premier mot d’un quelconque début d’histoire. Rien. Je n’avais plus rien à dire. »

Premiers mots de Lettre à mes tueurs de René Frégni, un peu de 2018, une lecture retrouvée suite à un jeu, sourire de début de journée.

La bête de Basse-ville

La bête de Basse-ville

La bête de Basse-ville

Le vent et la tempête faisaient rage cette nuit de la fin de novembre. Holmes et moi étions restés silencieux toute la soirée. Lui, occupé avec une lentille puissante à déchiffrer les restes d’une inscription d’origine sur un palimpseste. Moi, plongé dans un récent traité de phrénologie. Dehors le vent hurlait sur Baker Street tandis que la pluie frappait violemment les fenêtres. Il était étrange, ici, au cœur même de la ville, entouré de tous côtés par quinze kilomètres d’ouvrages bâtis de la main de l’homme, de sentir la poigne de la Nature.(1) Je me levai coinçant mon magazine sous mon coude gauche et me dirigeai vers la fenêtre pour regarder au dehors. Lorsque je passai derrière mon ami, je remarquai que sa tasse de porcelaine était encore pleine au bord de sa table de travail devant son microscope, et qu’un des tiroirs de droite, le plus bas, était resté entrouvert.
Mais la puissance des éléments déchaînés absorbèrent mon attention, et je portai mon regard sur la rue déserte. Les lampadaires espacés éclairaient la rue boueuse et le trottoir luisant disparaissant au bout de la rue sous les reflets d’une inondation naissante dans le virage en bordure du parc. Rien d’autre n’allait se passer par un temps pareil. Je m’étais retourné à nouveau vers l’intérieur. J’observais Holmes, il était resté ainsi plusieurs heures assis en silence, son long dos courbé en avant et sa tête inclinée sur sa poitrine,(2)  qui ressemblait étrangement à celle de cet animal dont il avait affiché une photo sur le mur face à lui.

Absorbés comme nous l’étions et au milieu des rugissements du vent, nous n’avions pas entendu les pas dans l’escalier :
– C’en est trop maintenant, ce sera pangolin au menu demain si ça continue !

La porte venait de s’ouvrir violemment poussée par Mrs Hudson apparemment excédée. Nous sursautâmes de pair et ni sa tasse, ni ma revue ne purent être retenues dans leur chute. Avec le même élan et dans un large geste, notre logeuse jeta ce qu’elle tenait en direction de Holmes : « Tenez, vos chères loques ! et pensez y demain, sinon… « . La porte se referma derrière la femme aussi subitement qu’elle ne l’avait ouverte.
Holmes tenait le projectile à deux mains, lui ravi et presque souriant, moi plutôt hébété par cette irruption subite. Le paquet sans ficelle ni corde était une de ses vestes de coupe ancienne que je lui connaissais et qu’il ne portait plus depuis longtemps mais qui avait souffert récemment sans aucun doute au vu de l’état du tweed et du nombre de rapiéçages. Je m’étais assis dans mon fauteuil un peu pétrifié de toute cette agitation :
– Pourquoi veut-elle cuisiner votre pangolin, Holmes ? Pauvre Mrs Hudson ! Que lui est-il passé par la tête ?

Holmes ne fit aucune allusion à l’affaire et comme à son habitude sembla perdu dans ses pensées. (3) Il déposa ce qu’il tenait au pied de son bureau, se pencha dans son tiroir pour en ressortir aussitôt un genre de panier carré qu’il tenait par deux grandes anses de chaque côté and last, but not least qui contenait d’autres vestes mises en boules et sérieusement défraîchies.
– Il faut que je vous montre ceci, dit Holmes en s’approchant de moi. Le tissu se mit à bouger, je vis le visage de mon ami s’éclairer pendant que mes yeux s’agrandissaient de surprise. Il découvrit un pan de la veste qui abritait un autre pangolin, mais bien plus petit que celui qui lui avait servi de couvre-chef, il y a quelques semaines.(4)  L’esprit passablement confus mais une petite flamme renaissant au cœur,(5) je regardais Holmes, béat, et lui me regardait comme sil m’avait fait la plus grande des farces.
– C’était une pangoline ? articulais-je
– Et nous allons sauver l’espèce !
– Mais alors pourquoi notre cuisinière parle-t-elle de les cuisiner ?
– Une affaire élémentaire mon cher Watson, s’exclama Holmes avec chaleur en sautant sur ses pieds.(1) « J’ai demandé au jardinier d’apporter de la nourriture pour ces bêtes et chaque jour, il dépose des fourmis dans le hall, dans ma vieille veste que vous voyez là rendue étanche par son épouse dans une sorte de raccommodage à sa façon », continua-t–il en s’activant à ramasser les débris au sol et tout en présentant la veste entrouverte aux deux animaux gourmands.
Aucune fourmi ne pouvait s’échapper bien loin aussitôt happée par une immense langue, et en peu de temps, tout fut avalé. Les bêtes se nichaient dans le tweed le coupant un peu plus de leurs écailles.
– J’ai prévenu notre logeuse de cette naissance et de ma demande à Bannister, ajoutait Holmes. Mrs Hudson était fière d’être dans la confidence et se sentait utile à la planète mais elle m’a mis en garde, elle tient à garder la maison propre et impeccable. Le jardinier, lui, serait bien venu jusqu’ici mais l’accès aux étages lui est interdit avec ses bottes. Si bien que quand j’oublie l’heure et laisse passer le temps et qu’elle aperçoit ce sac d’insectes dans le hall, elle disjoncte un peu. Mais ne vous en faites pas, dans une demi-heure notre dîner sera prêt. »

Pendant que Holmes allumait sa pipe à nouveau perdu dans ses pensées, le regard vague fixé sur ces deux bestioles repues, je mis le feu aux brindilles préparées dans la cheminée qui craquaient en s’enflammant rapidement. Mon ami avait raison, car je sentais déjà le fumet du velouté de pois et lard.

  • (1) Le pince-nez en or (ou presque), Sir Arthur Conan Doyle
  • (2) Les hommes dansants, Sir Arthur Conan Doyle
  • (3) Les trois étudiants, Sir Arthur Conan Doyle
  • (4) Breakfast Tea, Ecriturbulente
  • (5) L’entrepreneur de Norwood, Sir Arthur Conan Doyle

écrit pour participer à l’Agenda Ironique de Juillet proposé cette fois-ci par Palimpzeste.