Le mois dernier

Gaby noyé le mois dernier

Le mois dernier

Dans un étang près de Varennes
Comme un vulgaire braconnier
Identifié grâce à ses dents-
Son blanc dentier de porcelaine
Mordant la vase – car il sourriait.

Avant lui c’était Roméro,
Ombre sur pattes, Indien des toits,
Il a glissé son numéro
A la grande Pirate du ciel
Pour qu’elle l’appelle encore une fois
Et monte-en-l’air un coup de trop.

Et puis Cassis, et puis la Poire,
L’un qui s’évapore par l’éther
Entre les serres de sa mémoire,
L’autre qui fuit de toutes parts,
Pendu aux branches des cathéters
Des fruits amers et des trous noirs.

Je n’oublie pas aussi Jean-Gilles,
Autoproclamé Prince des rues,
Stoppé au vol par deux vigiles,
Deux jeunes laquais de succursale,
Alors qu’il était seul et nu,
Tout ça pour moins de cinquante mille.

Je n’oublie par le Moine errant
Dans cet étrange monastère
Où sont les fantômes vivants.
Centrale. Cellule. Bruits de fermoirs,
Je sais la gueule que l’on peut faire
Suivant son propre enterrement.

Léon, mon frère, je ne prie pas,
Je murmure ton nom aux étoiles
Quand vient le soir. Je n’oublie pas
Et puis je chiale, sur vous, sur nous,
Sur la poussière de nos étoiles,
Et mes yeux brillent comme ceux des rats.

Nous avons eu vingt ans, brigands
Des grandes villes, cow-boys aux colts
Fumants, nous avons eu trente ans,
L’or et les filles plein les sacoches,
C’était du vent. Vient la récolte.
L’hiver approche, et moi j’attends.

Bande décimée de Marcus Malte, extrait de ce petit livre.

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Neuf Nectarines

Neuf Nectarines

Neuf nectarines

Par paires comme on fait des pêches espacées que leurs fruits soient vifs — huit en plus d’une, sur ramures crues de l’an dernier — elles semblent un dérivatif; quoique le contraire aussi bien se rencontre fréquemment — neuf pêches au nectarinier.
Sans duvet, sous svelte feuillée en croissant bleus ou bien verts, ou l’un et l’autre dans le style chinois, ces quatre paires lunulées par placages foliolants au soleil rosissent du ton puce American Beauty, piqué, qu’applique au gris cireux l’art sans grand-malice des reliures mercantiles.
Comme la pêche Yu, pêche à bajoue rouge, sans objet pour les morts, qui à point mangée aide à prévenir la mort, pavie d’Italie, prune persane sur pâlis enclose aux remparts d’Ispahan, la nectarine se rencontra
à l’état spontané, sauvage, (sauvage, est-ce sûr? De Candolle, prudent, se taira) d’abord en Chine.
On ne perçoit pas une imperfection dans la neuvaine emblématique, au vantail feuillu que ne pique nul curculio, sur ce plat où on l’a dépeinte jadis, restauré depuis maintes fois, non plus que dans la justesse
de l’orignal sans andouiller, (cheval d’Islande? ou âne?), assoupi contre le vieil arbre touffu aux branches pliées, et dont la robe est de la teinte brunâtre de la fleur de l’arbuste.
Un Chinois «comprend l’esprit des étendues sans bornes» et, sous son allure de poney amateur de nectarines, le kylin — licorne à queue longue ou sans queue, petite, au poil de chameau commun, sans cornes, d’un brun de cannelle monté sur pattes de gazelle.
Cette pièce émaillée est un chef d’œuvre qu’on doit à la chimère d’un Chinois.

essai de traduction d’un poème de Marianne Moore

Soleil vert

Je voudrais du soleil vert

Soleil vert
Des dentelles et des théières
Des photos de bord de mer
Dans mon jardin d’hiver

Je voudrais de la lumière
Comme en Nouvelle Angleterre
Je veux changer d’atmosphère
Dans mon jardin d’hiver

Ta robe à fleur
Sous la pluie de novembre
Mes mains qui courent
Je n’en peux plus de t’attendre
Les années passent
Qu’il est loin l’âge tendre
Nul ne peut nous entendre

Je voudrais du Fred Astaire
Revoir un Latécoère
Je voudrais toujours te plaire
Dans mon jardin d’hiver

Je veux déjeuner par terre
Comme au long des golfes clairs
T’embrasser les yeux ouverts
Dans mon jardin d’hiver

Ta robe à fleur
Sous la pluie de novembre
Mes mains qui courent
Je n’en peux plus de t’attendre
Les années passent
Qu’il est loin l’âge tendre
Nul ne peut nous entendre

Jardin d’hiver de Henri Salvador

Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête

Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;

Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête
Son vol éblouissant apaisait la tempête,
Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
– Qu’est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
Lui dis-je. – Il répondit : – je viens prendre ton âme. –
Et j’eus peur, car je vis que c’était une femme ;
Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
– Que me restera-t-il ? car tu t’envoleras. –
Il ne répondit pas ; le ciel que l’ombre assiège
S’éteignait… – Si tu prends mon âme, m’écriai-je,
Où l’emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
Il se taisait toujours. – Ô passant du ciel bleu,
Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ? –
Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
Et l’ange devint noir, et dit : – Je suis l’amour.
Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
Et je voyais, dans l’ombre où brillaient ses prunelles,
Les astres à travers les plumes de ses ailes.

‘Apparition’ de Victor Hugo

L’été de Théodore de Banville #6

L’été de Théodore de Banville #6

L'été de Théodore de Banville #6

Il brille, le sauvage Été,
La poitrine pleine de roses.
Il brûle tout, hommes et choses,
Dans sa placide cruauté.

Il met le désir effronté
Sur les jeunes lèvres décloses ;
Il brille, le sauvage Été,
La poitrine pleine de roses.

Roi superbe, il plane irrité
Dans des splendeurs d’apothéoses
Sur les horizons grandioses ;
Fauve dans la blanche clarté,
Il brille, le sauvage Été.

 

Ce sera ma participation aux poésies du jeudi chez Asphodèle (et plutôt ici, chez Martine) et au défi du fil DDF#6, avec cette application brodée du bleuet qui arrive à sa fin, le matelassage est pour bientôt, et cet ouvrage ira rejoindre ma collections de fleurs, mon herbier très spécial.

 

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Le Fleuriste et les Légumes

Le Fleuriste et les Légumes

Le Fleuriste et les Légumes

Un Homme avoit un parterre de fleurs
Dont il prenoit un foin extrême
Artiftement il mêloit les couleurs.
C’étoit-là fon plaifir fuprême.
L’or & l’azur, lnège & le corail
Y formoient le plus bel émail.
Tout à côté nôtre Fleurifte
Avoit un Potager dans un état fort trifte.
Il y portoit rarement l’arrofoir.
Les Légumes féchoient. C’étoit pitié de voir
La Laituë & l’Ozeille
Se faner, & baiffer l’oreille.
Il arriva qu’un jour
Le Maître du jardin fe promenant autour,
Un Chou des plus têtus, au nom de l’Affiftance,
Se plaignit de fa négligence.
Pourquoi nous oublier ainfi ?
Ne fommes-nous pas plus utiles
Que ces belles Plantes ftériles,
Qui vous caufent tant de fouci ?
Lorfque vôtre fanté fe trouvoit altérée,
Par quel moïen l’avez-vous recouvrée ?
Au Jafmin, à l’Oeillet avez-vous eu recours ?
Ne fut-ce pas à la Chicorée,
Avec mes autres Sœurs, qui vous prêta fecours ?
Vous en eûtes befoin, & vous l’aurez toujours.
Je ne dis rien de mon ufage.
Vous le connoiffez trop. Sans doute il feroit beau
De voir une Tulipe au milieu d’un potage
Au lieu d’un Chou : cela feroit nouveau .
Mais laiffons là le badinage.
N’ai-je pas eu mainte fois l’avantage,
Avec mon frère le Porreau,
De vous racommoder le timbre du cerveau ?
Jufqu’où va vôtre ingratitude ?
Vous n’avez cependant aucune inquiétude
De nos befoins. Vous nous laiffez périr ;
Tandis que nous voïons fleurir
La Jonquille & la Tubéreufe,
Qui n’ont pourtant qu’un vain éclat,
Et dont l’odeur eft dangereufe.
Le Fleurifte fit peu d’état
Du Supliant & de fes remontrances.
Vous avez pour un Chou, dit-il, trop de caquet.
Taifez-vous : c’eft mieux vôtre fait.
A ces mots, il retourne admirer les nuances
De la Tulipe & de l’Oeillet.
Qu’arriva-t-il ? Nôtre Chou fut Prophète ;
Et ce caprice enfin à Monfieur fut fatal.
Des diverfes odeurs le mêlange l’entête.
Il hume du ferein. Monfieur fe trouve mal.
On court au Potager préfenter fa requête,
Pour lui compofer un boüillon :
Mais tout étoit péri, jufques au moindre Ognon.
On cherche donc ailleurs, & l’on fe met en quête :
Mais Monfieur, pendant ce temps-là,
Droit chez Pluton en pofte s’en alla.

Réglons mieux nos plaifirs. L’Homme vraîment habile
Sçait cultiver l’agréable & l’utile.

Cette fable extraite du livre des fables nouvelles mises en vers par Mr Richer et dédiées à Son Altesse Sérénissime Monseigneur Le Prince de Conty avec Privilège du Roy du 18ème siècle.

C’est en regardant mon potager et mes fleurs que j’ai soudain ressenti une honte semblable à celle que Monfieur auroit dû avoir avant de mouroir. Je l’ai recopiée telle qu’elle avec tout l’humour qu’elle procure quand on la prononce tout haut.
Humour en toute liberté pour répondre aux poésies du jeudi chez Asphodèle, aux rencontres d’Amegraphique chez le petit carré jaune de Sabine et les défis du fil DDF#5 pour ce mois de mai.

 

Mai tout en fleurs dans les prés

Puisque mai tout en fleurs dans les prés nous réclame,

Mai tout en fleurs dans les prés

Viens ! ne te lasse pas de mêler à ton âme
La campagne, les bois, les ombrages charmants,
Les larges clairs de lune au bord des flots dormants,
Le sentier qui finit où le chemin commence,
Et l’air et le printemps et l’horizon immense,
L’horizon que ce monde attache humble et joyeux
Comme une lèvre au bas de la robe des cieux.
Viens ! et que le regard des pudiques étoiles
Qui tombe sur la terre à travers tant de voiles,
Que l’arbre pénétré de parfums et de chants,
Que le souffle embrasé de midi dans les champs,
Et l’ombre et le soleil et l’onde et la verdure,
Et le rayonnement de toute la nature
Fassent épanouir, comme une double fleur,
La beauté sur ton front et l’amour dans ton cœur.

J’ai choisi un poème de Victor Hugo aujourd’hui, pour la poésie du jeudi chez Asphodèle