Un poème

Un poème de Raymond Queneau

Un poème

Bien placés bien choisis

quelques mots font une poésie

les mots il suffit qu’on les aime

pour écrire un poème

on ne sait pas toujours ce qu’on dit

lorsque naît la poésie

faut ensuite rechercher le thème

pour intituler le poème

mais d’autres fois on pleure on rit

en écrivant la poésie

ça a toujours kékchose d’extrême

un poème

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Poisson bleu farci aux carottes nouvelles

Je vous propose : Poisson bleu farci aux carottes nouvelles. Encore du poisson ! C’est bon le poisson, alors pourquoi changer ?

Poisson bleu farci aux carottes nouvelles

Mais attention aujourd’hui ce plat ne se mange pas. On le regarde et il se garde.

D’abord mesurer précisément l’ouverture du fermoir ouvert. Ben oui parce qu’un fermoir c’est fait pour s’ouvrir. Et ce fermoir donne une belle gueule au poisson.

Alors monter un nombre de mailles suffisant pour une telle gueule avec quelques brins de laine dans un camaïeu de bleu. Car je me suis dit : « Mon Dieu, c’est vraiment merveilleux, tant de bleu. Plus bleu que le bleu de tes yeux, je ne vois rien de mieux, même le bleu des cieux…. » Oups, je sais me retenir pourtant, mais là ça m’a échappé, et oui l’EP me trotte à l’intérieur.

Après trois ou quatre rangs au point mousse, augmenter plus ou moins dix mailles pour continuer au point de vagues, cela s’entend. Mousse, vagues et flots… Ne pas quitter le navire, j’explique:

Pour des flots de quatre trous, il faudra prévoir un nombre de mailles divisible par douze, pour un trou supplémentaire trois mailles en plus seront nécessaires, c’est à dire pour cinq trous, le nombre sera divisible par quinze. Quelle galère ! Mais non, je reprends, selon la grosseur de la laine choisir des flots de quatre, cinq ou six trous. On n’a pas traversé le golf(e), cependant je rappelle qu’un trou se fait par un jeté, des trous par des jetés mais pas trop gros quand même car quand c’est troué c’est béant et c’est parfois bon à jeter. Galère, jetée… entre baie et golfe, c’est juste une question de taille ! Restons sur la jetée pour pêcher et tendons le filet (lire: le fil et… )

Après avoir tricoté une dizaine de centimètres de hauteur de corps de poisson, prévoir des diminutions réparties pour former la queue puis ré-augmenter plus rapidement pour la nageoire caudale. Dit plus simplement, il faut évider la bête de telle manière à obtenir une sorte de pochon pour contenir la farce. Et quelle farce ! Non non ce n’est pas une blague.

On prépare les carottes nouvelles. Et là comme un grand chef, il faudra un peu plus de temps que pour aller les acheter au marché ou même les rapporter du jardin. Néanmoins avec de la douceur, de la patience et un brin de fantaisie, on pourra les choisir colorées et bien dodues. Prendre des pelotons de laine orange pour les racines et l’équivalent en vert pour les feuilles et le tour est joué. Pour le croquant, c’est la bourre qui le fera, si on choisit d’y mettre du papier froissé ou pas.

Pour la mise en scène, quelques doubles brides crochetées et deux perles en bois pour les yeux du poisson et lui donner un air frais, des petits points cousus et brodés pour fixer tout ça au bon endroit et voilà. C’est une recette pour occuper mon temps libre et préparer la JMT2018.

J’ai pris beaucoup de plaisir pour sourire « à vos claviers #7 » dans l’atelier sous les feuilles et les branches.

 

Doux cachemire

Du plus doux cachemire à la plus belle laine j’avais une idée de leurs destins.

Doux cachemire

J’ai caressé mes fils à tricoter.

Au lieu de les laisser mourir ou se faner dans les pochons, j’ai pris tout ça à bras le corps et apporté ces couleurs dans la lumière.

Avec beaucoup de soins et l’énergie habituelle, un petit poisson orange est né, puis deux puis trois.

Ma tisse est là, Mai c’est demain pour ainsi dire.

Pour sourire à Estelle qui propose « à vos claviers #6 »

 

Je me suis endormie au soleil

Je me suis endormie au soleil sur la plage. La marée montante a commencé à me  caresser les pieds. J’étais bien.

Je me suis endormie au soleil

Puis il a tellement plu et le niveau de l’océan a tant monté que les flots m’ont embarquée au loin sur mon matelas pneumatique, très loin. Combien de temps ? Je n’en sais rien, je dormais toujours. Plusieurs jours en tout cas, car les reflets de la lune et du soleil étaient restés imprimés sur les flots à côté de moi. Ça paraît incroyable mais je ne raconte pas des bobards, j’ai une photo comme preuve de ce que j’écris là.

J’étais restée tellement longtemps que mon corps en était brûlé. Je vais mieux maintenant, merci de vous en inquiéter, je n’en garde aucune séquelle.

Tout mon corps était rouge, sauf mes bras et mon visage qui avaient du être protégés par mon grand chapeau. Genre sombrero, mais celui-là on ne l’a jamais retrouvé.

Des tas d’animaux marins m’ont accompagnée. Et sauvée en fin de compte ! Ce sont eux qui ont dû attirer l’attention des sauveteurs qui me cherchaient.

Une énorme jument verte de mer empêchait que mon embarcation ne chavire. Une bouée à tête de cheval, c’est ce qualificatif que mon mari emploie quand on parle de ce souvenir.

Et un grand thon protégeait mon sac qu’il avait enduit de bave scintillante et le poussait à la surface avec une de ces nageoires pour l’empêcher de couler. C’est sûrement comme ça qu’ils ont su qui je suis.

Des sirènes nageaient en profondeur et faisaient un tel cirque autour de moi qu’elles éloignaient les gros navires et déviaient les paquebots de leurs routes habituelles. C’est ce qu’évoquent les vagues quand on souffre d’insolation que me répète le gars à tête de mérou qui passe régulièrement.

Je n’en sais pas plus sur tout ce petit monde car il a disparu juste après ce cliché que l’infirmier m’a confié il y a quelques jours quand j’ai éparpillé par mégarde le contenu de mon sac à paillettes sur mon lit. Il m’a demandé de le garder dans mon sac, d’arrêter d’en parler si je veux reprendre une vie normale, et d’aller un jour au musée voir d’autres clichés de Marc Ch. Alors je vous écris, c’est tellement extraordinaire ! Non, non, ce n’est point une carabistouille.

Pour les sourires de l’Ai d’avril à l’Atelier sous les feuilles.

Je me suis endormie au soleil

 

Il marchait dans une ville déserte

Sous le soleil, il marchait dans une ville déserte.

Il marchait dans une ville déserte

Une cité blanche, avec de grandes avenues ponctuées de palmiers et d’édifices aux toits-terrasses. Il savait qu’il rêvait mais le rêve était plus fort que tout, formant un univers clos dont il lui était impossible de s’extraire.

Il avançait avec difficulté, sentant ses pas s’enfoncer dans le sol. Pourtant l’asphalte était dur : c’était son corps qui cédait comme de la boue. Ses membres ne contenaient plus ni os ni muscle. La lumière accentuait encore sa déliquescence. Il fondait dans la chaleur…

Il repéra sous les porches des taches brunes qui ressemblaient à des silhouettes. Il s’approcha et découvrit des peaux noircies, graisseuses, clouées aux portes, s’étoilant sur un mètre d’envergure…

Extrait de Congo Requiem de JC Grangé.

Neuf Nectarines

Neuf Nectarines

Neuf nectarines

Par paires comme on fait des pêches espacées que leurs fruits soient vifs — huit en plus d’une, sur ramures crues de l’an dernier — elles semblent un dérivatif; quoique le contraire aussi bien se rencontre fréquemment — neuf pêches au nectarinier.
Sans duvet, sous svelte feuillée en croissant bleus ou bien verts, ou l’un et l’autre dans le style chinois, ces quatre paires lunulées par placages foliolants au soleil rosissent du ton puce American Beauty, piqué, qu’applique au gris cireux l’art sans grand-malice des reliures mercantiles.
Comme la pêche Yu, pêche à bajoue rouge, sans objet pour les morts, qui à point mangée aide à prévenir la mort, pavie d’Italie, prune persane sur pâlis enclose aux remparts d’Ispahan, la nectarine se rencontra
à l’état spontané, sauvage, (sauvage, est-ce sûr? De Candolle, prudent, se taira) d’abord en Chine.
On ne perçoit pas une imperfection dans la neuvaine emblématique, au vantail feuillu que ne pique nul curculio, sur ce plat où on l’a dépeinte jadis, restauré depuis maintes fois, non plus que dans la justesse
de l’orignal sans andouiller, (cheval d’Islande? ou âne?), assoupi contre le vieil arbre touffu aux branches pliées, et dont la robe est de la teinte brunâtre de la fleur de l’arbuste.
Un Chinois «comprend l’esprit des étendues sans bornes» et, sous son allure de poney amateur de nectarines, le kylin — licorne à queue longue ou sans queue, petite, au poil de chameau commun, sans cornes, d’un brun de cannelle monté sur pattes de gazelle.
Cette pièce émaillée est un chef d’œuvre qu’on doit à la chimère d’un Chinois.

essai de traduction d’un poème de Marianne Moore