Parfait

-Parfait, dit-il d’un ton piquant.

Parfait

Son expression est froide et la fossette qui a pour habitude de réchauffer son visage au coin des joues n’apparaît pas. Plus, en ma présence. Il est rasé de frais, mais ses traits tirés me laissent deviner que ce rendez-vous l’affecte autant que moi. Nous nous saluons sans s’épandre, il me colle une bise rapide sur la joue puis se dirige vers notre avocat pour échanger une poignée de main virile et s’éclipser par l’ascenseur.

Maître Morgan me raccompagne jusqu’au parking souterrain. Il joue avec son trousseau de clés avant de m’adresser un sourire en coin. Si cette mimique vise à me réconforter, elle n’y parvient pas. Ce rendez-vous m’a chamboulée et au vu de la mine compatissante qu’il m’adresse, mon visage doit transpirer la tristesse que j’éprouve en ce moment. La nostalgie des bons moments passés ensemble me revient comme un boomerang et je m’en veux de faire subir tout ça à Anna-Belle. Je ressasse rapidement le fil de ces douze années passées et l’inquiétude s’empare de moi quand je réalise que je suis maintenant seule. Toute seule pour la première fois et mère célibataire qui plus est. Anna-Belle fait partie de ma vie, elle y a une place toute particulière, mais c’est à moi de prendre mes responsabilités. Trouver un boulot et un appartement pour lui assurer le meilleur avenir possible.

Le grand blond continue de m’inspecter de tout son haut en s’attardant furtivement sur ma poitrine. Je croise les bras pour lui faire comprendre qu’il n’a pas été des plus discrets. Toujours affublé de sa robe, il se racle la gorge quand nous arrivons à hauteur de sa Ford Capri fraîchement lustrée.
– Maître Morgan, merci pour votre implication.

– Je vous en prie, appelez-moi Niklaus.

Certes, j’ai sûrement du oublier, par manque de pratique, les codes de séduction mais je sais encore reconnaître quand un homme me fait du gringue. En l’occurrence, cela n’a pas l’air de déranger l’avocat chargé de mon divorce. Il extrait d’un petit étui argenté une carte de visite. Il attrape dans son attaché case le premier stylo venu et griffonne des chiffres au verso.
– Mon téléphone perso, si vous voulez vous changer les idées, me lance-t-il tout en m’adressant un clin d’œil charmeur.

Il me tend le petit carton en papier glacé noir coincé entre son majeur et son index. Je le regarde hésitante avant qu’il ne lève les yeux au ciel et glisse ses coordonnées dans la fente de mon sac.
– Allez de l’avant, ce serait un beau gâchis sinon.

Il lance par dessus la portière sa mallette qui s’écrase côté passager et ôte sa robe pour laisser apparaître un jean noir ajusté et un tee-shirt blanc usé. Il secoue son paquet de cigarettes niché dans sa poche arrière pour en coincer une derrière son oreille. Son allure décontractée contraste tellement avec ses fonctions d’avocat que j’en reste surprise. Il s’installe au volant, apparemment peu affecté par mon manque d’enthousiasme pour sa proposition. Sa voiture démarre sur les chapeaux de roue et je le regarde s’éloigner au loin.

Une fois dans ma voiture, je me hâte de rejoindre le petit immeuble de brique. Par chance, je trouve une place libre dans la rue. Je monte rapidement les trois étages pour arriver chez Fathi. Cela fait maintenant deux mois que nous vivons toutes les trois dans son logement. Fathi a le cœur sur la main, elle n’a pas hésité une seule seconde quand je lui ai demandé de l’aide. Nous nous connaissons depuis longtemps maintenant…

Extrait de « Double appel » de Kalvin Kay.

Pourquoi cet extrait ? Ce qui me tracassait le plus à ce moment-là, c’était de gérer le double-appel dans un ascenseur. Du point de vue purement téléphonie. Tout était bon pourtant. Ç’aurait pu être parfait. Mais…oui il y a toujours un mais. Là c’était un peu gros. L’autre justement, Gros n’avait pas passé la commande. Pas de ligne T0 ! Je ne riais pas, j’en avais gros sur la patate j’peux vous le dire, j’avais pris ça à coeur… Et j’ai pianoté…
cet extrait n’a rien à voir, bien sûr, mais j’ai retrouvé le sourire… et je partage 😉

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On est en 1831 et Mary aura bientôt 16 ans

On est en 1831 et Mary aura bientôt 16 ans.

On est en 1831 et Mary aura bientôt 16 ans

Dans son journal, elle nous décrit la dernière année qu’elle vient de vivre.  Réaliste, elle se dépêche d’écrire avec ses mots et son franc parler.
Si elle partageait une vie difficile de labeur et de misère dans la campagne anglaise entre ses trois grandes sœurs, un père dur, une mère insensible et son grand-père tendre, elle nous raconte combien sa vie a changé quand elle fut placée au service de la famille du pasteur.
Si elle a pu découvrir la douceur auprès d’une femme fragile, elle sera dévouée et fera preuve d’obéissance.
Si elle apprend rapidement à lire et à écrire auprès du pasteur, elle doit accepter d’être humiliée et avilie… jusqu’à ce que sa vie bascule tragiquement.

On est en 1831 et Mary aura bientôt 16 ans

C’est sans doute la couverture de ce roman en format poche qui a attirée mon attention. « La couleur du lait »… Je l’ai mis dans mon sac pour le lire, comme les autres, dans le bus.
Mary a tout juste quinze ans au début de la première saison. Elle écrit tout ce qu’elle pense, comme elle le pense. Le style est spécial, mais c’est elle qui écrit et elle en est fière. Sans majuscule, elle note ce qu’elle vit, ce qu’elle voit et ce que lui disent les autres aussi, tel quel, mis bout à bout.

Je lis vite, au rythme de ses mots. Mais le trajet est court ce jour-là, et je dois descendre.
Mary vient d’une famille pauvre où le fait de savoir lire et écrire n’a pas vraiment d’intérêt.
Elle est la petite dernière d’une fratrie de quatre filles. Elle a une patte folle et les cheveux couleur de lait.
Elle n’est jamais allée beaucoup plus loin que la ferme où elle a grandi et la terre qui l’entoure.
Elle doit travailler du matin au soir sans exprimer de sa fatigue.
Elle se méfie d’un père menaçant et parfois brutal qui ne pense qu’au rendement.
Elle connaît peu d’amour dans sa famille, sauf avec son grand-père paternel avec qui il partage des moments tendres.
Il est paralysé et fataliste, et vit avec eux, sous le même toit. Dans la remise aux pommes, il l’attend chaque jour.
Ces instants touchants de leur vie quotidienne l’aident à garder sa bonne humeur.
Pleine de bonté, elle n’a pas la langue dans sa poche et dit tout ce qu’elle pense sans prendre de gants, même quand son aïeul essaie de lui faire comprendre que tout n’est bon à dire.
Leur quotidien va changer quand son père va décider de vendre ses services au pasteur pour s’occuper d’une épouse malade. Elle devient donc domestique. Si elle comprend les richesses de l’instruction et espère sûrement qu’elle pourrait avoir une meilleure condition, elle reste elle-même et la vie de la ferme lui manque.

J’ai lu ce livre durant mes trajets. Pas de façon continue. Certains jours, mes voisins de voyage ressentaient le besoin de m’adresser la parole et je me sentais obligée de ne pas ouvrir ce roman. S’ils avaient su…
Les voyages où je pouvais lire me paraissaient courts. Ces moments de lecture m’étaient précieux, ou simplement la douce compagnie de Mary ?
Pleine de fraîcheur et de vivacité dans les cent cinquante premières pages, elle change petit à petit dans l’empressement de ces tas de choses qu’elle veut dire et sous l’écriture habile de son auteur.

C’est pour répondre à l’Agenda Ironique de Février 2017 chez JoBougon que je vous parle de ce livre de Nell Leyshon.

On est en 1831 et Mary aura bientôt 16 ans

J’ai fini ce petit roman et l’ai posé tout près de moi.
J’ai choisi mes tissus et cousu les pages de mon livre textile tout en pensant à Mary.
En fait c’est elle que j’ai voulu garder tout près de moi.
Pas de mots sur mon livre, que des points. Des visages souriants et des cheveux aux couleurs de cendres.
Notez « La couleur du lait » dans votre PAL. Juste parce que Mary est attachante, et que je voudrais que vous la rencontriez.
Mais je ressens encore le malaise qui m’a envahit dans les trente dernières pages.

 

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Il comprit que le dîner aurait lieu à la maison

Il comprit que le dîner aurait lieu à la maison.

Il comprit que le dîner aurait lieu à la maison

Faire la conversation à ces imbéciles, snobs de surcroît, était une épreuve dont il se serait bien passé. Après qu’il eut gratifié Jean-Claude d’un sourire crispé, il referma la double porte du salon et s’affala sur le canapé. Il disposait d’une heure pour évacuer les tensions de la journée.
De la poche de son pantalon, il sortit la feuille sur laquelle la femme de l’aéroport avait griffonné son nom et son numéro de téléphone. Il fixa les dix chiffres, puis jeta le papier dans la cheminée d’un geste rageur. Que fabriquait donc sa femme ?

Depuis que les enfants étaient partis étudier à l’étranger, il habitait avec un fantôme. Ils lui manquaient, et leur absence creusait le fossé entre leur mère et lui. Ils s’efforçaient, en société, de donner l’image d’un couple uni, mais ils se confrontaient au silence et à la solitude. Pourtant sa femme le bouleversait toujours.

Lorsqu’elle le rejoignit sur le canapé, elle lui sembla plus radieuse que jamais, quand elle chuchota son bonjour. Il vit, après lui avoir demandé qui étaient les invités du soir, qu’elle s’accommodait de mieux en mieux de son manque d’enthousiasme et il y voyait, bien là, un signe supplémentaire de son désamour. Comme elle était sottement mondaine, mais comme il la trouvait adorable !

Au moins ses commentaires qui précédaient et suivaient les dîners meublaient nos rares conversations. Il avait les yeux rivés sur un cheveu collé à ses lèvres. Il avait envie de le lui enlever délicatement. Il sentait son parfum, fort et fleuri. Ses bracelets s’entrechoquaient dans un gracieux mouvement de bras. La couleur des pierres de ses bagues était assortie à la couleur de ses ongles. Elle le surprit quand elle lui demanda ce qu’il pensait de son ensemble, en faisant un tour sur elle-même. Il lui allait très bien, mais elle avait encore fait des dépenses inouïes pour de nouveaux vêtements dont il était incapable de distinguer en quoi ils différaient des autres.

Il comprit que le dîner aurait lieu à la maison

Extrait de « lundi noir » de Dominique Dyens . Je l’ai relu et j’ai souri du frisson ressenti.

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Une bûche

C’était plutôt perturbant de voir ce bol là, taillé dans une bûche par les mains de son père et ayant appartenu à sa mère.

Une bûche

Quand il était encore tout petit, son père leur servait du gruau de maïs ou de la bouillie d’avoine, et pendant que les aînés mangeaient, il restait là à les surveiller, une tasse de café fumant entre ses mains burinées par le soleil, et il ne manquait jamais de leur rappeler qu’il fallait prendre soin de la vaisselle de leur mère.
Le vieil homme s’était mis à protéger ce qu’il restait d’elle avec une vigilance maniaque et quasi démente. La vaisselle. La couture en tricot pliée sur le dossier du grand fauteuil à bascule en chêne dans la salle de séjour. Le minuscule vase en cristal taillé sur le rebord de la fenêtre de la cuisine dans lequel on plaçait chaque année une fleur légère de la première hellébore rosée trouvée dans les prés juste derrière l’écurie au début de l’hiver.
Il souleva le bol avec précaution, les recommandations de son père lui revenant aux oreilles. Il se raidit sous l’effet de la pression qu’il ressentait au fond de son ventre et frotta la peau sèche de son cou déformé.
Il leva les yeux vers le large ruban de lumière qui tombait du grenier, là ou il avait lui-même parfaitement empilé les balles de foin. On les avait repoussées par deux ou trois sur le côté, révélant ainsi la cachette des tonneaux de bière qui avaient disparu…

Extrait de « le sillage de l’oubli » où se suivent les scènes tendres et dures de la vie quotidienne et difficile.

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Il leva son verre

…L’homme souriait maintenant. Il leva son verre et examina le rond humide qu’il avait laissé sur le bois de la table astiquée.

Il leva son verre

Puis il le reposa exactement au même endroit et se mit à le faire tourner. Du coin de l’œil, il guettait l’autre qui se força à sourire à son tour avant de boire une longue gorgée de bière. Il ressentait le début d’un pincement sec et persistant dans les tendons de son cou, le genre de raidissement qui n’avait rien à voir avec le mauvais temps, et il aurait juré que son oreille s’était encore plus rapprochée de son épaule que d’ordinaire…

Extrait de « le sillage de l’oubli » de Bruce Machart.

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Ce pays avait toujours été un rêve d’enfance

Ce pays avait toujours été un rêve d’enfance.

Ce pays avait toujours été un rêve d’enfance

Quarante ans plus tôt, ses parents l‘y avaient emmené en randonnée et ils avaient séjourné dans un palace au cœur d’une forêt nichée entre deux lacs. Rien n’avait changé. Ni le parquet ciré, ni les vitraux, ni la sévère châtelaine qui le conduisit à sa chambre. Allongé sur le transat du balcon, il regardait aujourd’hui les mêmes lacs brasiller au soleil couchant, le même pêcheur se blottir dans sa barque au milieu de la brume. Les jours passaient, innombrables, ponctués par ses séances à la cure thermale et le glas de la loche le conviant à ses repas solitaires parmi les vieux couples qui chuchotaient. La nuit, son monde intérieur le réclamait depuis la mort de son épouse. Penché sur son bureau en marqueterie devant la baie vitrée, il écrivait obstinément malgré sa main droite meurtrie, lisait la transcription des épreuves, puis reprenait avec soin son dur témoignage d’amour, en éprouvante une impression croissante de complétude.

Extrait de « la constance du jardinier » de John le Carré, une magnifique histoire d’amour.

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Il se glissa dans le verger sans prêter la moindre attention à l’agitation hivernale

Il se glissa dans le verger sans prêter la moindre attention à l’agitation hivernale des écureuils dans les arbres.

Il se glissa dans le verger sans prêter la moindre attention à l’agitation hivernale

Il ne pouvait néanmoins pas s’empêcher de remarquer que ses vaches meuglaient dans la pâturage. On ne s’était pas occupé d’elles, et il allait falloir vérifier que le tout jeune veau allait bien. Tout à l’heure il irait leur distribuer du foin. Très souvent il passait ses journées à faire la liste des taches qui restaient à accomplir tout en menant d’autres à bien, et il ne put s’empêcher d’en dresser mentalement une nouvelle tandis qu’il fixait la porte de l’écurie entrebâillée d’une bonne trentaine de centimètres. En approchant de l’allée de graviers, il s’appliqua à marcher sans bruit, percevant tout de même dans la friction des petits cailloux écrasés sous son poids l’inventaire de tout ce qu’il lui faudrait faire le lendemain avant l’aube. Du bois pour les deux poêles. Le lait. Les œufs. Le bétail à déplacer d’un pré à l’autre et les cendres à ramasser dans le fumoir.

Extrait de « le sillage de l’oubli » de Bruce Machart. Je me suis laissée tomber dans ce livre à l’écriture vertigineuse.