Une fête sous les lumières

Une fête sous les lumières et les rires.

Une fête sous les lumières

Meg virevolte. De table en table, de verre en verre, de grand industriel en poète, de juge en ministre, du piano à queue au buffet nappé de blanc puis sur elle-même, elle tourbillonne dans le grand salon scintillant de bijoux et de lumière, d’élégance et de rires : elle est la reine du soir, comme tous les mardis (les jeudis aussi, parfois). Au rez-de-chaussée de sa demeure de trois étages, au 6 bis de l’impasse Ronsin, près de la rue de Vaugirard, on chante, on danse, on s’amuse, et tout tourne autour d’elle. C’est la fin du siècle, le XIXème et le début de sa vie de fête, de sa gloire mondaine, de l’étincellement de Marguerite Steinheil, qui durera à jamais (on croise les doigts) : elle a vingt-cinq ans, tout est ouvert et lumineux devant elle. Depuis quelques mois, elle demande à ses amis et relations de l’appeler Meg, comme quand elle était petite, au château de Beaucourt, entre Montbéliard et la frontière suisse, quand elle rêvait de Paris, d’amour et d’éclat, d’argent, de plaisir permanent, de soirées folles et de prince charmant.

Extrait de la nouvelle « Une vie, des fêtes » écrite par Philippe Jaenada pour le recueil « 13 à table ! » paru cette année.

Et décorer le sapin

Ce matin les employés municipaux allaient mettre en place et décorer le sapin dans la rue principale…

Ce jour-là, nous sommes allés faire les magasins, maman et moi. Derniers achats de Noël. J’aimais qu’elle passe du temps avec moi. J’aimais être avec elle.
Dès que nous sommes rentrés à la maison, nous avons décoré le sapin. Elle m’a soulevé dans les airs pour que j’aille placer une étoile en haut de l’arbre. Ensuite, je m’en souviens très bien, nous avons préparé un gâteau au chocolat. Elle avait pris quelques jours de congé pour s’occuper de moi pendant les vacances.
Plus tard, nous avons joué à un jeu stupide dont j’ai oublié le nom.
Et puis papa est rentré.
Il avait un visage que je n’oublierai jamais. Il m’a ordonné d’aller dans ma chambre et j’ai obéi. Peut-être que je n’aurais pas dû. Si j’étais resté, il n’aurait pas pu…
Depuis ma chambre à l’étage, j’ai entendu des cris. Papa hurlait sur maman. Je ne comprenais pas pourquoi.
Après les cris, le bruit des coups.
Jusqu’au silence.
Mortel.

Autre extrait de la nouvelle « dans les bras des étoiles » de Karine Giebel

Préparer des chants de Noël

Les enfants vont préparer des chants de Noël « pour que la fête soit gaie et joyeuse » comme chaque année,

Préparer des chants de Noël

et « chacun mettra la main à la pâte » ont-ils ajouté. Pour ce qui est de la fête, Jeanne écrit ce qu’elle en pense.
Je n’aime plus beaucoup Noël. Ils sont gentils, tous, ils veulent absolument que je sois avec eux pour les fêtes, que je ne sois pas seule, surtout. Alors bien sûr ça me fait plaisir de les voir, mais tout ce bruit, ce désordre qui s’étend un peu plus chaque jour dans ma maison, ces repas qui n’en finissent pas, tout ce monde dans ma cuisine, les piles d’assiettes et les empilages de verres, le lave-vaisselle qui tourne sans arrêt, la poubelle qui déborde, les enfants qui courent partout et salissent tout avec leurs souliers pleins de terre et leurs petites mains grasses, le chien des uns qui prend la terrine de foie gras pour sa gamelle de croquettes, les discussion stériles, les voix qui portent, le ton qui monte avec les verres de vin, les disputes… Tout cela me fatigue.

Extrait de « Un clafoutis aux tomates cerises » de Véronique de Bure où Jeanne, une vieille dame de quatre vingt dix ans nous livre des tranches de sa vie avec beaucoup d’humour, c’est « une merveille de tendresse » et « du bonheur en mots ».

La maison est tranquille

Si habituellement, la maison est tranquille, on vient d’apprendre que le Père Noël a été assassiné.

La maison est tranquille

Ça s’est passé  juste avant le goûter d’enfants organisé par l’hôtel de luxe envahi de touristes, alors s’il vous plaît, commissaire, pas de vagues. C’est mal connaître le commissaire Erlendur. Déprimé par les interminables fêtes de fin d’année, il s’installe à l’hôtel et mène son enquête à sa manière rude et chaotique. Les visites de sa fille, toujours tentée par la drogue, ses mauvaises fréquentations, permettent au commissaire de progresser dans sa connaissance de la prostitution de luxe, et surtout il y a cette jolie laborantine tellement troublante qu’Erlendur lui raconte ses secrets.

Le Père Noël était portier et occupait une petite chambre dans les sous-sols depuis vingt ans, la veille on lui avait signifié son renvoi. Mais il n’avait pas toujours été un vieil homme, il avait été Gulli, un jeune chanteur prodige, une voix exceptionnelle, un ange. Le 45 tours enregistré par le jeune garçon, cette voix venue d’un autre monde, ouvre la porte à des émotions et des souvenirs, à des spéculations de collectionneurs, à la découverte des relations difficiles et cruelles entre les pères et les fils.

La Voix – Tome 3 des enquêtes d’Erlendur de Arnaldur INDRIDASON traduit de l’islandais par Eric Boury

C’est pour moi un moment précieux

C’est pour moi un moment précieux.

C’est pour moi un moment précieux

Le meilleur de la journée peut-être, quand toutes ses promesses sont encore possibles, éclairées par le soleil levant, si timide soit-il. Ce matin encore, je marche vite, l’air est frais et je devine que mes joues rosissent. Je n’ai pas eu à attendre longtemps. Après un salut au chauffeur toujours souriant et une fois assise dans le bus à ma place préférée, j’ai pu ouvrir mon livre. Je souris quand je lis ceci :

Luce a des yeux comme des planètes couvertes d’océans. Ils brillent d’une atmosphère pleine de vie, promesse d’un monde sans fin qu’on souhaiterait explorer à l’infini, tout en sachant qu’on n’en fera jamais le tour. C’est ce qui m’a séduit chez elle.
Ses yeux de planètes et ses seins de peinture, capturant le regard comme la lumière pour défier les lois de la gravité. Une rondeur parfaite, pleins et lourds dans leur masse et si joliment arrimés à son corps en une lente chute dont on ne sait si elle démarre à sa gorge ou quelque part dans le ciel tant ils flottent délicieusement. Sa peau est digne de l’art flamand dans la manière qu’elle a de boire les reflets du soleil, d’adoucir les ombres, tout en nuances de chairs.
Nous nous sommes rencontrés dans un musée. Je pense que c’est la manière qu’a l’existence de se divertir : l’ironie. Luce se tenait entre deux sculptures de femmes en albâtre, immaculées. Contemplative, c’était pourtant elle la plus pure. Je l’ai presque prise pour une œuvre à part entière.
– Leurs failles sont trop visibles, ai-je dit un peu bêtement en désignant les fissures.
– Les nôtres sont trop mouvantes pour l’être autant, répondit-elle.
C’est parti ainsi, sur une histoire de faiblesses.
Je n’oublierai jamais la promenade qui a suivi, dans les rues de Paris, son manteau de pollution nous couvrant les épaules, sa rumeur infatigable nous poussant à nous réfugier au creux d’un parc où les enfants riaient autour des fontaines grises.
L’essentiel du bonheur de ma vie est né de cette conversation, à cet endroit, en ce jour. Tout aurait pu basculer dans une autre direction si nous ne nous étions pas entendus sur ce qu’est une bonne pizza, sur l’intemporalité de l’œuvre de Shakespeare, une vision commune du déclin de la politesse en ville, et probablement surtout sur la manière qu’elle et moi avions de regarder les gamins sauter dans l’eau en s’éclaboussant. Quelques variations, et qui sait ce que je serais devenu ? Plusieurs milliers d’heures de bobines jetées au feu et remplacées par un autre film, inconnu, imprévisible, mais dont le casting n’aurait pu être aussi parfait à mes sens.
Luce m’a offert le plus bel avenir dont je pouvais rêver. Elle m’a accepté tel que j’étais, sans passé. Littéralement…

Ces derniers mots de Maxime Chattam dans « Le point d’émergence » m’intriguent, mais il est temps que je descende. Je ferme ce recueil d’histoires courtes, avec beaucoup de précaution je l’enfouis dans mon sac pour lire la suite au prochain voyage. Ces lectures, ces petits matins, ces voyages pour moi sont des moments précieux…

Il fait à peine jour quand je pars prendre le bus le matin

Il fait à peine jour quand je pars prendre le bus le matin.

Il fait à peine jour quand je pars prendre le bus le matin

Pour la saison, il ne fait pas encore trop frais. Tant mieux. J’attends bien parfois cinq ou dix minutes avant qu’il n’arrive. Il y a toujours quelque bouchon…la circulation en ville n’est pas toujours très fluide à c’t’heure… C’est vendredi, et ces matins-là, les voyageurs sont plus nombreux, comme les lundis. Enfin, le voilà., les portes s’ouvrent. Je le salue en posant ma carte sur sa petite boite, il me sourit. La journée sera bonne. Le siège qui sera éclairé par le plafonnier pendant le voyage est vide, je m’assieds et sors mon livre… C’est un recueil de petites nouvelles au profit des resto du cœurs que j’ai acheté en début de semaine. C’est celle de Philippe Besson que je lis ce matin… «L’apparition». En voici quelques lignes…

Elle le contemple et se dit qu’il n’a pas changé. Pas du tout. Son charme est inentamé. Elle ignorait qu’on pouvait rester à ce point soi-même, elle qui précisément n’est plus du tout la même.
Elle se souvient. Elle se souvient d’avoir aimé follement cet homme-là. Elle se souvient de leur rencontre dans une galerie de SoHo, elle était venue pour un vernissage, il était le type qui préparait les cocktails, en uniforme, debout derrière un comptoir improvisé. Elle ne l’avait pas remarqué en passant sa commande, ne lui avait même pas adressé un regard, elle était alors de ces femmes qui passent commande machinalement, qui considèrent que le monde est ordonné pour leur obéir, qui ne s’intéressent pas à l’intendance. Néanmoins, quand il lui avait tendu son verre, elle avait été foudroyée en une seconde. Elle ne savait pas que ça existait, ce genre de foudroiement, et même elle était persuadée que c’était une invention. Mais non. Ça s’était produit. Tout ce qui émanait de ce type qui lui tendait son verre lui avait plu : la beauté, bien sûr, l’écrasante beauté, une beauté sans arrogance, qui s’ignorait elle-même, et puis le naturel, l’absence de sophistication, et l’intelligence, ça elle l’avait discerné dans le regard, dans l’éclat du regard, et la malice, qui s’échappait de son sourire. Elle n’avait pas pris le soin de dissimuler son émoi. Elle le lui avait jeté au visage comme un enfant répand ses jouets sur le parquet du salon. Il avait rougi. Elle avait insisté, demandé à quelle heure il terminait, expliqué qu’elle était prête à l’attendre s’il était d’accord pour prendre un verre. Il avait accepté, toujours un peu embarrassé. Ils l’avaient pris ce verre. Et puis un autre. Et encore un autre. Avant de passer la nuit ensemble. Au petit matin, il n’était pas reparti.
Leur histoire durait depuis plus de quatre années quand, un soir, il n’était pas rentré…

Il fait à peine un peu plus jour quand je descends du bus le matin. Je dois marcher encore un peu pour arriver au travail. Pour la saison, il ne fait pas encore trop frais, et ce matin, le mistral ne souffle pas. Tant mieux. Pas à pas, les images crées par les mots lus s’estompent…

Mon tricot du moment#3

Mon tricot du moment#3

Mon tricot du moment#3

Ma seule activité ne consiste pas à tricoter
On aurait tendance à le penser, je vous l’accorde
Ne vous y trompez pas, coudre, broder, lire et écrire, jardiner,
Tout en papotant aussi, histoire de partager avec les autres
Retour à l’Atelier cette semaine, c’était une joie pour toutes,
Ici, les lettres et les chiffres seront à l’honneur
Croquis et gabarits avant de sélectionner les fils
Oser les couleurs et les tons les plus inutilisés
Trier et tester les accords dissonants
Disposer les morceaux choisis avec adresse
Un brin de fantaisie pour beaucoup de plaisir
Mettre deux ou trois points de broderie avec tendresse
Opter pour des boutons ou brides sur un côté
Manipuler délicatement pour les accrocher
Et former un mot préféré ou le nombre porte-bonheur
Ne pas hésiter à les assembler et, avec ironie
Tenter une phrase commune.

De jolies rencontres sous les mots

J’ai lu de belles histoires cet été et j’ai fait de jolies rencontres sous les mots, je partage avec plaisir ces quelques pages avec vous.

de jolies rencontres sous les mots

Je voulais vous parler de La vengeance des mères de Jim Fergus

Quatrième de couverture :

Enfin la suite de Mille femmes blanches. 1895. dans le but de favoriser l’intégration, un chef cheyenne, Little Wolf, propose au président Grant d’échanger mille chevaux contre mille femmes blanches pour les marier à ses guerriers. Grant accepte et envoie dans les contrées reculées du Nebraska les premières femmes, pour la plupart recrutées de force dans les pénitenciers et les asiles du pays. En dépit de tous les traités, la tribu de Little Wolf ne tarde pas à être exterminée par l’armée américaine, et quelques femmes blanches seulement échappent à ce massacre.
Parmi elles, deux sœurs, Margaret et Susan Kelly, qui, traumatisées par la perte de leurs enfants et par le comportement sanguinaire de l’armée, refusent de rejoindre la civilisation. Après avoir trouvé refuge dans la tribu de Sitting Bull, elles vont prendre le parti du peuple indien et se lancer, avec quelques prisonnières des Sioux, dans une lutte désespérées pour leur survie.
Avec cette aventure passionnante d’un petit groupe de femmes prises au milieu des guerres indiennes, Jim Fergus nous livre enfin la suite des Mille femmes blanches. Le miracle se produit à nouveau et cette épopée fabuleusement romanesque, véritable chant d’amour à la culture indienne et à la féminité, procure un incommensurable plaisir de lecture.

Quand on ouvre le livre, à la page 4, juste après la page de titre, il y a une note de l’auteur à propos de la photo de couverture :

La photographie reproduite sur la couverture de ce roman a été prise par L.A.Huffman à Fort Keogh, dans le territoire du Montana, en 1878. la jeune femme, dénommée Pretty Nose, était une chef de guerre amérindienne qui, à la fin du mois de juin 1876, s’est battue contre le 7ème de cavalerie du général Georges Armstrong Custer à la bataille de Little Bighorn, à l’âge de vingt-cinq ans. Apparentée à tort, selon diverses sources, à la tribu des Cheyennes du Nord, elle était en réalité arapaho. Les Arapahos étaient des alliés de Cheyennes, et les deux tribus unies par d’étroits liens de parenté. Pretty Nose avait également du sang français par son père, un marchand de fourrures canadien-français. Malgré les interdictions successives, prononcées par les autorités religieuses et gouvernementales, concernant les mariages entre différentes ethnies, religions et cultures, ceux-ci étaient déjà nombreux dans les Grandes Plaines pendant la première moitié du XIXème siècle, comme dans toute l’histoire de l’humanité.
Pretty Nose a vécu par la suite dans la réserve arapaho de Wind River, dans le Wyoming, jusqu’à l’âge d’au moins cent deux ans.

Ce qu’on peut ressentir à retrouver nos héros :

Après avoir attendu presque vingt ans pour lire cette suite de Mille femmes blanches, le récit reprend là où l’auteur l’avait laissé, en 1876, lors d’un raid sanglant de l’armée américaine sur un village cheyenne, dans un formidable hymne aux Indiens et aux femmes plus particulièrement.
L’heure est à l’extermination, et l’auteur garde toute sa fraîcheur d’écriture et sa science pour transcrire la gravité des faits et raconter la folle épopée de ce groupe d’irréductibles au cœur de l’un des conflits les plus meurtriers de ces derniers siècles.
Deux narratrices se succèdent au cours des scènes de la vie quotidienne et des tableaux guerriers. On retrouve Margaret Kelly, seule survivante du massacre de son village avec sa jumelle, Susan et Molly McGill, toute dernière recrue du programme, institutrice d’origine écossaise passée par la prison. Si les Kelly, submergées par la colère et le chagrin, sont prêtes à tout pour venger la mort de leurs enfants, McGill et les autres ne sont pas moins déterminées. On a patienté et ce sont de sublimes portraits de femmes que l’on trouve sous les mots de l’auteur. Elles vont préférer l’aventure dangereuse auprès des Cheyennes plutôt que des retrouvailles avec leurs tortionnaires blancs. Réfugiées dans le camp de Crazy Horse, elles partent retrouver Little Wolf et se battre contre l’armée américaine.

Si c’est possible en septembre

Si c’est possible en septembre parle de tes lectures de l’été, avais-je noté sur mon agenda

Si c'est possible en septembre

et ça tombe bien car chez Syl, Titine et Bidip, septembre est le mois américain et des contes et légendes. J’ai donc choisi Le Mayflower ou l’odyssée de Pères pèlerins et la naissance de l’Amérique de Nathaniel Philbrick.

Quatrième de couverture :
Automne 1620. Les cent deux passagers du Mayflower débarquent sur la côtes américaines. Affamés, craintifs mais forts de leur foi, ils entrent en contact avec les tribus indiennes, elles-mêmes fragilisées par les maladies et les conflits. Que s’est-il vraiment passé ?
L’histoire américaine, qui narre cette aventure comme une conquête âpre et glorieuse, a été en partie transfigurée par la légende. Nathaniel Philbrick revisite magistralement cette épopée grâce à de nombreux documents, portraits, journaux, des épisodes et des points de vue mal connus voire totalement méconnus. Il insiste en particulier sur les raisons pour lesquelles, après cinquante ans de cohabitation pacifique, l’une des guerres les plus sanglantes jamais menées sur le sol américain va opposer les Pères pèlerins à toutes les tribus de la région.
Le destin de la colonie de la Nouvelle-Angleterre prendra alors une autre tournure, plus complexe, troublante et foisonnante.
Nathaniel Philbrick est l’auteur de La véritable histoire de Moby Dick (National Book Award). Le Mayflwer a été finaliste de nombreux prix littéraires. L’auteur vit avec sa femme et ses enfants sur l’île de Nantucket.

Ce qu’on peut en dire:
L’île de Nantucket, à quelques encablures au sud du cap Cod, là précisément où aborda le Mayflower, en 1620.
C’est dans les archives que Nathaniel Philbrick est ­tombé sur le personnage de Philippe, chef de la tribu des Indiens wampanoag, qui mena une guerre contre les colons en 1675. Décidant de remonter le temps jusqu’au père de Philippe, Philbrick en vint à étudier l’arrivée puis l’installation des immigrés du Mayflower. Et c’est cette histoire qu’il nous conte ici, en confrontant les récits des contemporains de cette période avec les recherches historiques et archéologiques récentes.

Ce n’est pas anodin si mes lectures se sont portées sur ce récit, car depuis quelques années mon conjoint en retraite maintenant passe la plupart de son temps à répertorier les migrants de France métropolitaine vers les Amériques et ailleurs. Oui, oui, on a tous des cousins en Amérique. L’été dernier, j’ai enfin pu rencontrer quelques uns de ses collaborateurs sur ce sujet au grand congrès de généalogie qui avait lieu au Havre.

Ça n’a sûrement pas été une restitution facile à faire pour l’auteur car traiter du mythe fondateur de son propre pays est un exercice délicat. La date de 1620 à laquelle le Mayflower entreprit ce périple incroyable de Southampton en Angleterre jusque sur la côte est de l’Amérique du Nord, avec sa cargaison de femmes et d’hommes en quête de liberté religieuse, reste le moment du Début pour les Etats-Unis.
Artisans de toutes sortes, tisserands, cardeurs de laine ou cordonniers quittèrent l’Angleterre pour refaire leur vie en territoire inconnu. Après 5 000 kilomètres de navigation sur un océan cruel, ils ont abordé le 9 novembre 1620 au cap Cod. Soixante-cinq jours de traversée, à affronter les tempêtes, les maladies, la faim, et à tâtonner jusqu’à un abordage définitif en raison de l’imprécision des cartes. Des moments vraiment difficiles allaient seulement venir : le choc de l’exil, l’apprentissage matériel de la condition de colon, les conflits et combats avec les Indiens mais sans qui ces immigrants n’auraient pas survécu à un hiver rude et sans ressources.
Pourtant cinquante ans plus tard, une guerre meurtrière entre immigrants et autochtones, allait durer quatorze mois et faire cinq mille victimes dont les trois quarts indiennes. Ce conflit changea la face de l’histoire de la Nouvelle-Angleterre. C’est en tout cas la conviction de l’auteur. Un demi-siècle après le rêve de liberté qui habitait les passagers du Mayflower, un peuple en exterminait un autre et le déportait par bateaux vers les Antilles. Et c’est là que le mythe des Pères pèlerins vivace aux Etats-Unis est malmené, renversé, inversé… ou une belle manière pour l’auteur de saluer ceux qui parvinrent, malgré les événements, à ne pas considérer l’autre comme mauvais par nature qu’il soit Indien ou Anglais.

Maîtres du jeu

Maîtres du jeu.

Maîtres du jeu


Mardi 6h55
Valise en main, elle se dirige vers l’autocar garé au milieu du parking. La porte ouverte, pourtant le chauffeur n’est pas là. Elle jette un œil alentour : personne. Rendez-vous fixé à 7h30, elle est en avance. Un peu anxieuse, comme chaque fois qu’elle emmène ses protégés en excursion, elle monte les marches du Mercedes. Un véhicule flambant neuf, ses mêmes vont être ravis ! Elle se retourne, tombe nez à nez avec un homme. Petit cri de frayeur.
– Pardon ! dit-elle en riant. Je ne vous avais pas entendu ! Vous devez être le chauffeur ?
Il se contente d’acquiescer.
– Sonia Lopez, l’éducatrice qui organise cette sortie. Enchantée !
Il saisit la main qu’elle lui tend, la serre un peu trop fort.
– Gilles.
– Ah… ? Votre patron m’avait parlé d’un Bernard quelque chose…
– Bernard a eu un malaise, je le remplace au pied levé.
– Pas trop grave, j’espère ?
– Quoi donc ?
– Le malaise…
– Pas sûr qu’il survive.
La jeune femme reste bouche bée.
– Je plaisante, précise le chauffeur avec un petit sourire.
Un type grand, mince, pour ne pas dire maigre, avec un visage taillé à la serpe. Qui la fixe droit dans les yeux. Ces yeux qu’il a clairs. Et fascinants.
– Comme la porte était ouverte, je me suis permise de monter.
Putain, ce regard… A tomber à la renverse. Fenêtre turquoise ouverte sur un abîme sans fond.
– Les gamins ne vont pas tarder, bavarde-telle pour dissimuler sa gêne.

Extrait de « Maîtres du jeu » de Karine Giebel, un tout petit recueil de deux nouvelles que j’aurais intitulé « frissons sous la chaleur ». Détente et fin de vacances.

C’était un joli restaurant indonésien

« C’était un joli restaurant indonésien bien situé, à l’intérieur spacieux et peu éclairé.

C’était un joli restaurant indonésien

Bougies, lumières indirectes, objets de bronze et de cuivre, renvoyaient des reflets parcimonieux sur les tables et les visages. Le long des murs, des silhouettes derrière les parois de toile projettent des ombres d’une troublante élégance. Pour les femmes, un avantage : le clair-obscur est clément avec les rides et autres imperfections. Pour les hommes, un avant-goût de victoire :on est déjà au lit, ou presque.

Elle avait choisi l’endroit pour une autre raison : les tables espacées ménageaient une vraie intimité. Elle ne voulait pas de témoins gênants pour la première rencontre. Curieusement, elle se sentait à l’aise, lui en revanche paraissait hors sujet. Elle savourait ce spectacle. Quel que soit le déroulement de la soirée, le contempler dans cette posture était un régal. »

et quelques chapitres et petits points plus loin :

« Quand le soleil se leva, il était un autre homme. Recroquevillé au fond d’une souche pourrie, recouvert de feuilles, il ne sentait plus les piqûres de moustiques ni les insectes qui grouillaient dans son froc. Enveloppé dans sa cape de pluie-indispensable dans la région- , il n’était plus qu’un élément parmi d’autres du bourbier.  »

Extraits de Congo Requiem de JC Grangé, lecture d’été, frissons d’un matin ensoleillé.

La première phrase d’un nouveau roman

La première phrase d’un nouveau roman

La première phrase d'un nouveau roman

« Je cherchais depuis six mois la première phrase d’un nouveau roman lorsque quelqu’un frappa à la porte.
Juillet et août avaient été si impitoyable que je me demandai si une seule personne avait eu le courage d’escalader les quatre étages pour débouler, ruisselant, sous mes tuiles, ici, dans ce four.
Ruisselant je l’étais moi-même depuis des semaines, sous les trente-cinq degrés immuables de mon appartement.
Malgré les dix douches quotidiennes mon cerveau s’était lui-aussi mis à fondre, et je mentais à mon éditeur au téléphone en lui répétant que ça avançait.
Pas le moindre premier mot d’un quelconque début d’histoire. Rien. Je n’avais plus rien à dire. »

Premiers mots de Lettre à mes tueurs de René Frégni, un peu de 2018, une lecture retrouvée suite à un jeu, sourire de début de journée.

Histoire de loup et gant de crin

Histoire de loup et gant de crin, gentil chien, tricot râpeux et blabla mielleux.
Histoire de loup et gant de crin
On joue aux cartes, à la castagne. La bataille se termine sans coup de poings, les coups d’œil suffisent. On n’y peut rien, le soleil ne se montrera pas, le ciel est aussi vert que leurs yeux sont sombres, le temps est orageux et la pluie menace. On distribue à nouveau, on raconte une autre histoire. On rigole et on chante tandis que le plus grand s’épuise à apprendre à nouer les lacets de ses chaussures. On parle de canards dans la mare, de pingouins au lavoir et de Jean de la Fontaine.
« Un Loup n’avait que les os et la peau, tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau, gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers, Sire Loup l’eût fait volontiers ;
mais il fallait livrer bataille, et le Mâtin était de taille à se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement, entre en propos, et lui fait compliment sur son embonpoint, qu’il admire.
« Il ne tiendra qu’à vous beau sire, d’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien : vos pareils y sont misérables, cancres, hères, et pauvres diables, dont la condition est de mourir de faim. Car quoi ? rien d’assuré, point de franche lippée, tout à la pointe de l’épée. Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. « 
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens portants bâtons, et mendiants ; flatter ceux du logis, à son Maître complaire, moyennant quoi votre salaire sera force reliefs de toutes les façons : os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. « 
Le Loup déjà se forge une félicité qui le fait pleurer de tendresse. Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu’est-ce là ? lui dit-il.
Rien.
– Quoi ? rien ?
Peu de chose.-
Mais encor ?
– Le collier dont je suis attaché de ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?
Pas toujours, mais qu’importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas je ne veux en aucune sorte, et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. « 
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor. »

 

Un poème

Un poème de Raymond Queneau

Un poème

Bien placés bien choisis

quelques mots font une poésie

les mots il suffit qu’on les aime

pour écrire un poème

on ne sait pas toujours ce qu’on dit

lorsque naît la poésie

faut ensuite rechercher le thème

pour intituler le poème

mais d’autres fois on pleure on rit

en écrivant la poésie

ça a toujours kékchose d’extrême

un poème

Ondine scrute l’océan

« Ondine scrute l’océan où ça merdoit.

Ondine scrute l'océan

 » La scène représente la scène.
Côté cour, un jardin.
Côté jardin, la mer.
Au centre, l’humble maison d’Ondine au dos des dunes,
où la mère d’Ondine dresse la table.

Par la fenêtre entr’ouverte, Ondine regarde la mer. (Pas la mère, la mer).
Elle est amère. (Pas la mer, Ondine).

Son œil scrute l’horizon où ça merdoit (pardon),
son œil scrute l’horizon où son père doit pêcher le congre ou le bar.

Le congre que le bar abhorre ou le bar que le congre hait.
Car Ondine a la dalle et la mère a les crocs.

Selon qu’il aura pris la barque à congres ou la barque à bars,
le père devra remplir la barque à congres à ras bord de congres
ou la barque à bars à ras bord de bars.

Or, il a pris la barque à bars.
Au premier plan, rappelez-vous, le spectateur voit, au flanc de
la montagne rouge feu, moutonner un maquis vert.
Il y serpente des chemins rares qui débouchent soudain sur des
criques sauvages où nul imbécile cintré dans sa bouée Snoopy
ne vient jamais ternir, de son ombre grasse et populacière,
l’irréelle clarté des fonds marins mordorés où s’insinue le
congre que, donc, le bar abhorre.
Ben oui : le bar abhorre le congre par atavisme.
Le congre est barivore.
Et donc le bar l’abhorre.
Si vous voulez, le bar est fermé aux congres du fait même que
le palais des congres est ouvert au bar.

Le court extrait d’Ondine que je vais avoir l’honneur de vous
interpréter maintenant se situe au moment précis où Ondon,
le frère d’Ondine, part pour la Crète.

La nuit tombe.
La mère d’Ondine et d’Ondon appelle sa fille.

La mère – Ondine !
Ondine   – Oui la mère ?
La mère – T’as vu l’heure ?
Ondine   – Et alors, la mère ?
La mère – Et alors on dîne ! « 

Hommage à P Desproges

 

Du jour de Noël

Du jour de Noël

Du jour de Noël

Une Pastourelle gentile
Un Berger en un Verger,
L’autre hyer en jouant à la Bille
S’entredisoient, pour abreger :
Roger
Berger !
Legere
Bergere !
C’est trop à la Bille joué,
Chantons Noé, Noé, Noé !
Te souvient-il plus du Prophete,
Qui nous dit cas de si hault faict,
Que d’une Pucelle parfaicte
Naistroit un Enfant tout parfaict ?
L’effect
Est faict :
La belle
Pucelle
A un Filz du Ciel avoué,
Chantons Noé, Noé, Noé !

Poème de Clément Marot extrait de ce recueil des histoires à lire au pied du sapin. En ces jours de pluie et de neige ventés, des lectures pour enfants et des poèmes d’un autre temps ou simplement feuilletage de pages juste pour regarder et commenter les images.

Noël sceptique

Noël sceptique

Noël sceptique

Noël !Noël ! J’entends les cloches dans la nuit…
Et j’ai sur ces feuillets sans foi, posé ma plume :
O souvenirs, chantez ! Tout mon orgueil s’enfuit,
Et je me sens repris de ma grande amertume.

Ah ! ces voix dans la nuit chantant Noël !Noël !
M’apportent de la nef qui, là-bas, s’illumine,
Un si tendre, un si doux reproche maternel
Que mon cœur trop gonflé crève dans ma poitrine…

Et j’écoute longtemps les cloches dans la nuit…
Je suis le paria de la famille humaine,
A qui le vent apporte en son sale réduit
La poignante rumeur d’une fête lointaine.

Jules Laforgue

Les sapins

Les sapins

Les sapins

Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent

Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
A briller plus que des planètes

A briller doucement changés
En étoiles et enneigés
Aux Noëls bienheureuses
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses

Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Au vent des soirs d’automne
Ou bien graves magiciens
Incantent le ciel quand il tonne

Guillaume Apollinaire

Il marchait dans une ville déserte

Sous le soleil, il marchait dans une ville déserte.

Il marchait dans une ville déserte

Une cité blanche, avec de grandes avenues ponctuées de palmiers et d’édifices aux toits-terrasses. Il savait qu’il rêvait mais le rêve était plus fort que tout, formant un univers clos dont il lui était impossible de s’extraire.

Il avançait avec difficulté, sentant ses pas s’enfoncer dans le sol. Pourtant l’asphalte était dur : c’était son corps qui cédait comme de la boue. Ses membres ne contenaient plus ni os ni muscle. La lumière accentuait encore sa déliquescence. Il fondait dans la chaleur…

Il repéra sous les porches des taches brunes qui ressemblaient à des silhouettes. Il s’approcha et découvrit des peaux noircies, graisseuses, clouées aux portes, s’étoilant sur un mètre d’envergure…

Extrait de Congo Requiem de JC Grangé.

Le mois dernier

Gaby noyé le mois dernier

Le mois dernier

Dans un étang près de Varennes
Comme un vulgaire braconnier
Identifié grâce à ses dents-
Son blanc dentier de porcelaine
Mordant la vase – car il sourriait.

Avant lui c’était Roméro,
Ombre sur pattes, Indien des toits,
Il a glissé son numéro
A la grande Pirate du ciel
Pour qu’elle l’appelle encore une fois
Et monte-en-l’air un coup de trop.

Et puis Cassis, et puis la Poire,
L’un qui s’évapore par l’éther
Entre les serres de sa mémoire,
L’autre qui fuit de toutes parts,
Pendu aux branches des cathéters
Des fruits amers et des trous noirs.

Je n’oublie pas aussi Jean-Gilles,
Autoproclamé Prince des rues,
Stoppé au vol par deux vigiles,
Deux jeunes laquais de succursale,
Alors qu’il était seul et nu,
Tout ça pour moins de cinquante mille.

Je n’oublie par le Moine errant
Dans cet étrange monastère
Où sont les fantômes vivants.
Centrale. Cellule. Bruits de fermoirs,
Je sais la gueule que l’on peut faire
Suivant son propre enterrement.

Léon, mon frère, je ne prie pas,
Je murmure ton nom aux étoiles
Quand vient le soir. Je n’oublie pas
Et puis je chiale, sur vous, sur nous,
Sur la poussière de nos étoiles,
Et mes yeux brillent comme ceux des rats.

Nous avons eu vingt ans, brigands
Des grandes villes, cow-boys aux colts
Fumants, nous avons eu trente ans,
L’or et les filles plein les sacoches,
C’était du vent. Vient la récolte.
L’hiver approche, et moi j’attends.

Bande décimée de Marcus Malte, extrait de ce petit livre.