En rentrant de la foire à la nuit tombante il s’arrête toujours ici

En rentrant de la foire à la nuit tombante il s’arrête toujours ici.

Il dépose son biclou contre le grand feuillu, tout fleuri à cette saison. Il relève sa freluque un peu folle qui lui tombe sur le front, et fouille dans sa poche pour trouver son mouchoir. Il a eu chaud et s’essuie le visage, puis le replie avant de le ranger. Il prend son temps pour se remettre de ses émotions. Alors il avance et piétine une bouillée d’herbes fraîches comme un fouleur de raisin pour se débarrasser de la terre qui pourrait être collée sous ses souliers, même si le temps est bien sec comme ce soir. C’est ce qu’il répond si on le questionne. Il fait des yeux tous ronds qui pointent vers l’infini, il est trop drôle, un peu loufoque aussi, et approche sans me voir à la fenêtre, comme si sa tête était soudain vide et toute idée absente. Je souris car je connais ses gestes par cœur.

Il est fidèle le Clodio, et à l’heure pour venir manger son fricot. Ce soir ce sera le ragoût de poisson de ma mère, tenu au chaud sur la cuisinière pour qui viendra céder aux arômes et douceur de la rouille déjà posée dans des bols sur chaque table. Il vont être nombreux à entrer, car on aperçoit la lueur des éclairs au loin.

Il annonce la foudre et la colère du ciel en posant bruyamment la bouteille de cidre qu’il apporte à chaque fois. Il a entendu la chouette ululer très fort dans la montée et sa douleur au genou lui recherche querelle, ce sont des signes, affirme-t-il. Mon frère me donne un gros coup de coude, et rigole silencieusement en me montrant que ce clodo se gratte le froque au niveau de la couille. Ma mère l’houspille illico avec son torchon qui nous frôle, nous renvoie coudre et floquer comme elle nous l’avait demandé et dit qu’elle devra sûrement en découdre avec son jeune fou pas très docile. C’est sa façon de s’excuser auprès de ce bon drille. Je pars fâchée contre ce querelleur de frangin, s’il recommence, je lui croque l’oreille.

Je l’aime bien moi, Clodio, il a toujours de belles histoires à raconter, avec des mots venus d’ailleurs, c’est un peu mon idole. Après manger, il reste assis à écouter les autres ou à dire à son tour. Alors il croise ses mains ridées et les ouvre juste pour regarder l’intérieur des paumes comme si un texte y était noté, et le voilà parti à fermer et rouvrir ses mains comme des ailes de papillon, et à parler sans fin. Il a beaucoup voyagé et fait toutes sortes de métiers, quelque peu ludique, comme quilleur dans un grand bowling de bord de mer, et aussi cilleur à la volerie des aigles, godilleur en marais poitevin, cueilleur de gousses de vanille quand il était dans les îles, tout juste défroqué après avoir été prêtre. Et c’est pour ça que mon frère l’appelle Frollo.

En réponse au défi 121 chez Ghislaine avec les 8 mots en gras, et au défi du mot-mystère 23 chez LilouSoleil formé des lettres « eee i oo uu cdfq ll r » dont les mots anagrammes utilisés sont en italiques.

21 réflexions sur “En rentrant de la foire à la nuit tombante il s’arrête toujours ici

  1. Bien joué Patchcath, deux défis en un il fallait le faire, c’est aussi une très belle histoire.
    Bises et bon jeudi

  2. Pingback: Mot mystère – 23 – textes et liens – Les soleils de Lilou

  3. Bon jour,
    J’adore ce texte qui a ce relief particulier qui m’a mis le sourire du matin comme un soleil .. 🙂
    Je note ce mot : « biclou » que je n’avais pas écrit ou entendu depuis …. très longtemps 🙂
    Max-Louis

    • Il y a des flashs comme ça qui reviennent avec les mots qu’il faut placer. Merci de tes mots super sympas Max-Louis 😉 à moi-aussi ça me donne la pêche pour écrire encore.

  4. Les «  » Clodio » » ont toujours pleins d’histoires dans leur besace !
    J’avais un «  »Clodio » » comme ça !! Il fut l’un de mes maris..
    Il avait bourlingué et souvent je raconte ses histoires en l’appelant «  » Totor » »
    C’était un sicilien aux beaux yeux bleus et il était un livre à lui tout seul………
    Merci à toi pour cette histoire prenante ! Le mien par contre
    n’a jamais été ou même pensé à être prête, il aimait bien trop les femmes…

    • Oh celui-ci aussi pourrait aimer un peu trop les femmes, mais quand on est enfant, ça n’est pas notre souci majeur. Merci Ghis, de tes mots très encourageants pour écrire encore 😉

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