Elle s’en aperçoit quelquefois

Le pire c’est qu’elle s’en aperçoit quelquefois.

Non ce n’est pas le pire. C’est pure rigolade quand elle s’en rend compte et qu’elle grossit l’effet par son humour.

Mémé a trouvé Mo pour l’aider à retrouver ses mots et Tom qui retrouve les choses qu’elle ne cherche même plus. « En voilà deux (mots) à leur manière », dit-elle en parlant d’eux, qu’elle ne perdra jamais puisqu’ils reviennent… « par obligation, pas comme toi ! » ajoute-t-elle en épiant ma réaction par dessus ses lunettes.

Elle m’appelle Mo quelquefois. Ou Tom. Je suis Ed. Elle m’a demandé une fois si elle pouvait ajouter « monde ». Après un échange de regards soutenus, elle a lâché « oh et puis zut » à la fin. Ça, ça va bien et ça sort tout seul. Aujourd’hui, elle a voulu qu’on sorte les bûchettes de couleurs… !? …pour ces petits qui feront des courses à vélo devant ses fenêtres et qui se gèleront les mains et le nez dehors. Et oui, c’est comme ça, les bons mots arrivent parfois sans savoir pourquoi, et c’est heureux pour moi en ces temps-là mine de rien. Alors je suis allée chercher les sacs à laine dans lesquels elle a farfouillé, tiré quelques pelotons et pris enfin ses aiguilles. Il fallait voir comme ses doigts, toujours pliés à son âge, savaient se déplier en souplesse pour faire courir les mailles et grandir son ouvrage. Elle était contente d’aligner les rayures en alternant les fils colorés sur ces moufles. Une paire, puis deux qu’elle posa sur ses genoux et me regarda comme si elle attendait autre chose.

Je lui servi un thé avec un peu de sable (non, pas de sucre, juste un petit sablé) et lui lu un chapitre de son livre. Quand je le refermai, elle me fit remarquer qu’elle aurait pu mettre du rose dans son tricot mais que c’était tout pour aujourd’hui et que le reste serait pour demain. Elle finit sa phrase en me demandant si je connaissais le nouveau numéro de sa page. Ma réponse était toujours la même depuis longtemps : Bosco n’avait toujours pas donné de nouvelles .

Petit Bosco a marché longtemps

Petit Bosco a marché longtemps.

Il avait décidé que c’était la meilleure des occasions pour soigner ses maux. Il est parti loin, très loin à en user le bout et la semelle de ses chaussures. Il avait besoin d’évasion certes, mais n’avait laissé aucun mot pour Mémé, pas même une virgule. Sa colère l’avait étouffé et empêché de se livrer.

Au fil des années qui l’ont vu grandir, elle n’avait jamais refusé de lui lire les plus beaux contes et légendes. Des histoires les plus farfelues ou les plus occultes qui calmaient ses peurs et le faisaient rire. Et lui, dont elle s’était tant occupée et qu’elle appelait son Petit Page, gardait le silence.

Les jours ont passé. Puis des semaines et des mois. Avant de déménager, elle a dû se débarrasser de tous ses livres. Elle s’en défit pour donner du plaisir à d’autres, qu’elle a dit. Ce fut cependant pour elle une sorte d’autodafé. Elle n’a emporté que le chat Pitre et son fauteuil préféré. Aujourd’hui son esprit s’envole à loisir et ses mots perdent leur vrai sens. S’il revient la voir par hasard, elle lui offrira de s’asseoir sur sa bibliothèque et de partager ses roses comme elle le fait à chaque fois avec moi quand je viens lui tenir compagnie les après-midis.

Pour répondre aux Plumes 22.20 chez Emilie avec les mots recueillis sur le thème Lecture (bibliothèque, page, virgule, rose, conte, autodafé, évasion, user, lire, livrer, loisir, occasion, occuper, occulte).