Douzième jour de confinement

Aujourd’hui c’est samedi, et c’est notre douzième jour de confinement.

J’ai re-compté pour en être sûr. En effet, c’était bien le lendemain du premier tour des élections municipales. Et puis le couvre-feu a été instauré dans la ville. Une des premières à l’avoir imposer, paraît-il. Ça, ça ne me gêne pas beaucoup. Rien ne me gêne, à vrai dire. Je ne suis pas à plaindre, j’ai un jardin, je peux admirer les fleurs en toute tranquillité. Les fleurs des arbres et les fleurs tout court. Elles sont belles en ce début de printemps. Je crois bien que ce sont les plus belles des fleurs. Je peux aussi contacter mes enfants tous les jours, et mes amis aussi si je veux. Je sais qu’ils vont tous bien. Jusqu’à maintenant. J’ai tout pour être heureuse.

J’ai déjà connu cette impression d’être seule. Sans y être vraiment. Confinée dans ma maison. C’était en Mauritanie. Nous étions partis en famille. Mon mari avait un nouveau travail là-bas. J’avais quitté mon travail en France, un mois après lui, et était arrivée avec ma petite fille âgée de vingt mois, à Nouakchott, la capitale. Au début du mois de juin. Les expatriés allaient partir en vacances ou définitivement. Il faisait beau, même très chaud. Et rien à faire… ou balayer inlassablement les grains de sable. Rien d’autre à faire que de compter les mouches qui se posaient mollement sur nos bras… ou sur les vitres que l’on gardaient fermées dès la mi-journée pour se protéger de la chaleur et du sable. Pas de pluie. L’eau de la canalisation ne coulait pas tous les jours dans notre cuve, et cette réserve n’était pas très volumineuse. A peine deux mètres cubes. Et les racines des prosopis s’y étaient insérées et se confondaient aux parois. C’est ce qu’on avait constaté quand l’eau vint à manquer vraiment. Heureusement que l’océan n’était pas loin. A dix ou douze kilomètres, de l’autre côté de la dune. On allait s’y baigner, et s’y laver souvent. J’avais expédié une seule cantine de France avant de partir. Juste le volume permis. On trouverait « tout sur place ». Bien sûr dans une capitale. J’avais eu la bonne idée d’y mettre ma mac. Dans « tout sur place », ça voulait simplement dire « l’indispensable à la vie ».

Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à tout ça aujourd’hui. Je ne suis pas démunie. L’eau ne manque pas, l’électricité non plus. Et le Net vaut tous les magazines. Une impression de solitude enfouie très profondément qui remonte lentement. Il faut éteindre ça. Je dois respirer.

J’ai tout pour ne pas trouver le temps long. J’ai des livres à lire. Je ne manque pas de matériels pour mes travaux manuels. J’ai assez de farine, sucre et levure pour faire du pain ou gâteaux pour quelques jours. Je peux tailler mes arbustes en topiaires, je peux peindre des cailloux, je peux écrire ici ou avec mes aiguilles sur ma nouvelle chemise… Je sens que je m’occupe pour ne pas tourner en rond.

Ce matin, à vrai dire et sans savoir pourquoi, je suis à bout. Je me suis levée très tôt parce que j’avais froid. J’avais des crampes et je me sentais énervée. Mais de quoi grand dieu ! (et puis zut, je l’écris en minuscule celui-là). C’est vrai , je ne suis pas très gentille, je réponds brusquement comme si j’allais aboyer. Après petit-déjeuner et ma douche, ça devrait être passé.

Je fus prête. Prête à quoi ? à sortir faire une marche comme d’hab, pardi. C’est mon moteur depuis une grande année. Le soleil brille, le vent souffle comme d’hab, mais avec ma veste matelassée, mon bonnet et mes gants, ça sera parfait. Et cette voix intérieure qui me répète que ça n’est pas possible. Alors je recopie vite fait cette autorisation, cette sorte d’Ausweis dont parlait ma grand-mère, et note la date et l’heure de sortie.

Je suis heureuse d’enfiler mes chaussures. J’ouvre la porte et l’air me semble nouveau. Je jette un « à tout à l’heure » joyeux, comme si j’allais mordre dans un chausson aux pommes. Il me sourit, pour lui c’est comme si j’allais au jardin comme d’hab. Pour moi c’est comme une évasion, et il a du le percevoir car il ajoute « ne reste pas trop longtemps quand même ».

J’ai fait mon tour et ça m’a fait du bien. Je recommencerai avant que ça ne devienne trop pénible.