Les maux sans dessus-dessous

– J’ai les maux sans dessus-dessous. Tu sais, j’en avais marre d’observer la rue toute la journée sans que personne ne me voit vraiment ! Les passants m’ignorent presque systématiquement, s’appuient lourdement tout au long de ma cuisse en attendant le bus et me fatiguent, d’autres sont pressés et me rasent à croire que je les gênerais presque sur le trottoir où la ville m’a posé. Je me fais toujours renifler les pieds par les chiens et certains même règlent leur petite commission en liquide. Pouah ! Ah, et j’ai mal partout de toujours me tenir bien droit.

– Je suis placé au début d’une jolie impasse fréquentée par de nombreuses familles et leurs enfants. C’est chouette, ils jouent souvent à cache-cache et me font participer à leurs jeux que j’ai l’impression de danser, ils crient, rient, me bousculent et me chatouillent, et le soir les amoureux me caressent le bas des reins pendant qu’ils s’embrassent. En face, une rue descend en escaliers dont je n’aperçois pas l’en haut, et les ballons des petits arrivent plus vite à mes pieds et bien avant que pointe leur tête.

– Je respire toute la journée les gaz d’échappements, les klaxons des voitures me cassent la tête. Au milieu de cette rue, j’envie mes voisins, ils ont une vie bien plus belle que moi. Celui de droite a le tramway qui passe quasiment à ses pieds, le frôle et agite l’air avec douceur, à ce qu’il dit. Celui de gauche donne sur l’avenue et la vraie vie de la ville, auprès de boutiques de choix, un bouquiniste heureux de vivre qui chante à tue-tête pour haranguer ses futurs clients, un fleuriste qui étale dans de vastes récipients tous les matins de fleurs fraîches à ses pieds et le protègent et embaument et en face un confiseur et marchand de glaces. Ce sont des gens joyeux qui l’approchent, lui. J’te jure, si ce n’est pas le bus qui s’arrête à mes pieds, c’est le camion-benne des éboueurs qui m’enfume avec tout son charivari émétique. Il était temps qu’ils nous offrent ce repos, d’ailleurs ils m’ont déjà remplacé temporairement par de drôles de lampions pour faire des travaux. C’est moche !

– On va nous refaire une beauté, changer de look et de design, j’espère. Sais-tu si on attend longtemps avant qu’ils nous entreprennent ? Qu’est-ce qu’on est bien sur ce banc. C’est ça qu’on appelle un Chesterfield ? Dis, que bougonnes-tu ?. Au fait on m’appelle Carmen dans le quartier parce tu vois j’ai le pied en forme de jupe de danseuse espagnole. Un peu cabossée, mais c’est un peu pour ça qu’on est là. Ça me fait du bien de te connaître, je ne pensais pas qu’on puisse être si différents, et tu me décris un monde que j’ignore et que je n’imaginais même pas.

– Les habitants avaient l’air de trouver les lampions à leur goût, c’est peut-être pas si temporaire que ça… j’aimerais bien changer de rue quand ils m’auront retapé et…

– Chut ! la Hurlette, cesse un peu, ferme les yeux et profite, écoute le clapotis à nos pieds, j’ai toujours rêvé de voir la mer, et on l’entend. Dis, ça te dirait d’être au bord de l’Atlantique.

– Pouah ! arrête d’évoquer l’océan ! une autre odeur, une puanteur de poissons morts et de coquilles et crustacés. Avec les pieds dans le sable, le vent qui décoiffe et rend encore plus fou ! Et les phares au loin, plus grands que nous qui éclairent toute la surface de l’eau et de la terre jusqu’à l’horizon. Jamais on aurait la vedette.

– J’aime bien ma ville, j’irais bien au coin du marché cette fois-ci.

C’est ma participation à l’Agenda Ironique de mars hébergé chez Max-Louis sur le dessous des mots, dont le thème était le lampadaire avec quatre mots imposés, et illustrée de photos trouvées sur le Net.

La liste des textes ayant participé à cet Agenda Ironique sont ici et c’est Anna Coquelicot qui gagne.

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