Pauvr’fille

La pauvr’fille, elle a un grain c’est moi qui vous le dis.


Elle est arrivée comme dans un moulin, attifée comme une vieille poule et légèrement vêtue, un sac clinquant accroché à l’avant bras gauche, croyant assurément s’être fait une beauté. Mais à cette heure où allait-elle, qu’avait-elle l’intention de faire? Mémé disait d’elle qu’elle n’avait que deux sous de malice, et qu’il faudrait sans doute toujours veiller sur elle. L’aïeule avait des petites phrases de ce genre, fameuses et bien relevées, avec du poivre et du sel juste comme on aime dans la bonne cuisine, et tout ça en essuyant la vaisselle de midi en bout de table qu’on avait posée à sa portée puisque ses jambes ne voulaient plus suivre ce que commandait sa tête et histoire d’apporter du sable au ciment de la famille à ce qu’elle avait expliqué il y avait quelques années déjà.
Ce jour-là donc, la volatile avait ouvert grand la porte et restait plantée-là, souriante, des clés de voiture dans la main droite mais hésitante à entrer, et du coup les papiers du courrier du matin laissés sur le buffet et la dentelle des napperons ornant la commode se sont agités comme les épis de blé au vent d’été. Seulement c’était toujours l’hiver, il faisait encore froid dehors et le violent courant d’air parsema le seuil d’entrée de poussières de vieilles feuilles, j’ai senti le frais envahir la pièce et caresser ma peau, Mémé aussi car elle décroisa les pieds sous sa chaise et les croisa dans l’autre sens, mais je restais scotché à regarder l’autre sans pouvoir dire un mot…

Pour répondre aux Cahiers d’Emilie et Plumes d’Asphodèle sur un thème choisi et des mots proposés.

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