Il fait à peine jour quand je pars prendre le bus le matin

Il fait à peine jour quand je pars prendre le bus le matin.

Il fait à peine jour quand je pars prendre le bus le matin

Pour la saison, il ne fait pas encore trop frais. Tant mieux. J’attends bien parfois cinq ou dix minutes avant qu’il n’arrive. Il y a toujours quelque bouchon…la circulation en ville n’est pas toujours très fluide à c’t’heure… C’est vendredi, et ces matins-là, les voyageurs sont plus nombreux, comme les lundis. Enfin, le voilà., les portes s’ouvrent. Je le salue en posant ma carte sur sa petite boite, il me sourit. La journée sera bonne. Le siège qui sera éclairé par le plafonnier pendant le voyage est vide, je m’assieds et sors mon livre… C’est un recueil de petites nouvelles au profit des resto du cœurs que j’ai acheté en début de semaine. C’est celle de Philippe Besson que je lis ce matin… «L’apparition». En voici quelques lignes…

Elle le contemple et se dit qu’il n’a pas changé. Pas du tout. Son charme est inentamé. Elle ignorait qu’on pouvait rester à ce point soi-même, elle qui précisément n’est plus du tout la même.
Elle se souvient. Elle se souvient d’avoir aimé follement cet homme-là. Elle se souvient de leur rencontre dans une galerie de SoHo, elle était venue pour un vernissage, il était le type qui préparait les cocktails, en uniforme, debout derrière un comptoir improvisé. Elle ne l’avait pas remarqué en passant sa commande, ne lui avait même pas adressé un regard, elle était alors de ces femmes qui passent commande machinalement, qui considèrent que le monde est ordonné pour leur obéir, qui ne s’intéressent pas à l’intendance. Néanmoins, quand il lui avait tendu son verre, elle avait été foudroyée en une seconde. Elle ne savait pas que ça existait, ce genre de foudroiement, et même elle était persuadée que c’était une invention. Mais non. Ça s’était produit. Tout ce qui émanait de ce type qui lui tendait son verre lui avait plu : la beauté, bien sûr, l’écrasante beauté, une beauté sans arrogance, qui s’ignorait elle-même, et puis le naturel, l’absence de sophistication, et l’intelligence, ça elle l’avait discerné dans le regard, dans l’éclat du regard, et la malice, qui s’échappait de son sourire. Elle n’avait pas pris le soin de dissimuler son émoi. Elle le lui avait jeté au visage comme un enfant répand ses jouets sur le parquet du salon. Il avait rougi. Elle avait insisté, demandé à quelle heure il terminait, expliqué qu’elle était prête à l’attendre s’il était d’accord pour prendre un verre. Il avait accepté, toujours un peu embarrassé. Ils l’avaient pris ce verre. Et puis un autre. Et encore un autre. Avant de passer la nuit ensemble. Au petit matin, il n’était pas reparti.
Leur histoire durait depuis plus de quatre années quand, un soir, il n’était pas rentré…

Il fait à peine un peu plus jour quand je descends du bus le matin. Je dois marcher encore un peu pour arriver au travail. Pour la saison, il ne fait pas encore trop frais, et ce matin, le mistral ne souffle pas. Tant mieux. Pas à pas, les images crées par les mots lus s’estompent…