Le Fleuriste et les Légumes

Le Fleuriste et les Légumes

Le Fleuriste et les Légumes

Un Homme avoit un parterre de fleurs
Dont il prenoit un foin extrême
Artiftement il mêloit les couleurs.
C’étoit-là fon plaifir fuprême.
L’or & l’azur, lnège & le corail
Y formoient le plus bel émail.
Tout à côté nôtre Fleurifte
Avoit un Potager dans un état fort trifte.
Il y portoit rarement l’arrofoir.
Les Légumes féchoient. C’étoit pitié de voir
La Laituë & l’Ozeille
Se faner, & baiffer l’oreille.
Il arriva qu’un jour
Le Maître du jardin fe promenant autour,
Un Chou des plus têtus, au nom de l’Affiftance,
Se plaignit de fa négligence.
Pourquoi nous oublier ainfi ?
Ne fommes-nous pas plus utiles
Que ces belles Plantes ftériles,
Qui vous caufent tant de fouci ?
Lorfque vôtre fanté fe trouvoit altérée,
Par quel moïen l’avez-vous recouvrée ?
Au Jafmin, à l’Oeillet avez-vous eu recours ?
Ne fut-ce pas à la Chicorée,
Avec mes autres Sœurs, qui vous prêta fecours ?
Vous en eûtes befoin, & vous l’aurez toujours.
Je ne dis rien de mon ufage.
Vous le connoiffez trop. Sans doute il feroit beau
De voir une Tulipe au milieu d’un potage
Au lieu d’un Chou : cela feroit nouveau .
Mais laiffons là le badinage.
N’ai-je pas eu mainte fois l’avantage,
Avec mon frère le Porreau,
De vous racommoder le timbre du cerveau ?
Jufqu’où va vôtre ingratitude ?
Vous n’avez cependant aucune inquiétude
De nos befoins. Vous nous laiffez périr ;
Tandis que nous voïons fleurir
La Jonquille & la Tubéreufe,
Qui n’ont pourtant qu’un vain éclat,
Et dont l’odeur eft dangereufe.
Le Fleurifte fit peu d’état
Du Supliant & de fes remontrances.
Vous avez pour un Chou, dit-il, trop de caquet.
Taifez-vous : c’eft mieux vôtre fait.
A ces mots, il retourne admirer les nuances
De la Tulipe & de l’Oeillet.
Qu’arriva-t-il ? Nôtre Chou fut Prophète ;
Et ce caprice enfin à Monfieur fut fatal.
Des diverfes odeurs le mêlange l’entête.
Il hume du ferein. Monfieur fe trouve mal.
On court au Potager préfenter fa requête,
Pour lui compofer un boüillon :
Mais tout étoit péri, jufques au moindre Ognon.
On cherche donc ailleurs, & l’on fe met en quête :
Mais Monfieur, pendant ce temps-là,
Droit chez Pluton en pofte s’en alla.

Réglons mieux nos plaifirs. L’Homme vraîment habile
Sçait cultiver l’agréable & l’utile.

Cette fable extraite du livre des fables nouvelles mises en vers par Mr Richer et dédiées à Son Altesse Sérénissime Monseigneur Le Prince de Conty avec Privilège du Roy du 18ème siècle.

C’est en regardant mon potager et mes fleurs que j’ai soudain ressenti une honte semblable à celle que Monfieur auroit dû avoir avant de mouroir. Je l’ai recopiée telle qu’elle avec tout l’humour qu’elle procure quand on la prononce tout haut.
Humour en toute liberté pour répondre aux poésies du jeudi chez Asphodèle, aux rencontres d’Amegraphique chez le petit carré jaune de Sabine et les défis du fil DDF#5 pour ce mois de mai.

 

Mai tout en fleurs dans les prés

Puisque mai tout en fleurs dans les prés nous réclame,

Mai tout en fleurs dans les prés

Viens ! ne te lasse pas de mêler à ton âme
La campagne, les bois, les ombrages charmants,
Les larges clairs de lune au bord des flots dormants,
Le sentier qui finit où le chemin commence,
Et l’air et le printemps et l’horizon immense,
L’horizon que ce monde attache humble et joyeux
Comme une lèvre au bas de la robe des cieux.
Viens ! et que le regard des pudiques étoiles
Qui tombe sur la terre à travers tant de voiles,
Que l’arbre pénétré de parfums et de chants,
Que le souffle embrasé de midi dans les champs,
Et l’ombre et le soleil et l’onde et la verdure,
Et le rayonnement de toute la nature
Fassent épanouir, comme une double fleur,
La beauté sur ton front et l’amour dans ton cœur.

J’ai choisi un poème de Victor Hugo aujourd’hui, pour la poésie du jeudi chez Asphodèle

Depuis ce 8 mai ils attendaient tous leur libération

Depuis ce 8 mai ils attendaient tous leur libération.

Depuis ce 8 mai ils attendaient tous leur libération

L’information leur était arrivée par la hargne renforcée des gardiens devenus encore plus méchants. Les journées de travail étaient plus longues et les réveils plus tôt. Les ordres étaient plus forts dans leurs oreilles trop sensibles et pour certains, des coups reçus plus durs sur les corps fatigués. Il ne fallait pas réagir à tout ça, il fallait espérer en silence.

Je n’ai jamais sollicité notre père pour qu’il nous raconte ces instants, j’étais trop jeune et il est parti trop tôt. Mais des bribes de paroles ont formé quelques images restées collées dans mon esprit. Je me souviens par contre du ton sérieux de sa voix et ce petit tremblement ému dans le fond de sa gorge. Je n’ai jamais perçu cet évènement dans son intégralité ni sa durée, mais il fallait être bien téméraire en ce temps là.

Ils continuaient jour après jour à vivre dans ces baraquements non loin de Munich et se levaient chaque matin pour aller travailler. Ils attendaient dans leurs cœurs et leurs visages devaient rester impassibles au dehors. Ils n’avaient d’ailleurs aucune idée de la façon ni quand ça allait se passer. Il en parlait avec modestie et soulagement.

Et ça s’est passé en juin, par une fin de chaude journée. Ils étaient déjà rentrés et à peine assoupis quand les avions sont arrivés de l’est. Le ronronnement au loin les avaient faits sursauter. Ils sont sortis et ont très vite imaginé le cauchemar que ça allait être dans peu de temps. Lui avait pris sa valise avant de suivre les autres, et s’était toujours demandé pourquoi il avait eu ce réflexe. Il fallait sortir du camp et ils ont couru. Les engins volaient bas, les bombes éclataient et les rafales les frôlaient. Lui fut projeté à plat ventre et s’est protégé la tête de son bagage un court instant avant de se relever et repartir. Il en parlait avec une pointe d’humour il me semble, comme de tout ce qui s’était bien passé là-bas. C’était la débâcle, qu’il disait. Ils ont traversé les terrains vagues qui entouraient le lieu, puis des champs. Ils couraient encore et sont arrivés vers une forêt. Ils étaient vulnérables et pour éviter de se faire repérer, ils se sont enfoncés dans les bois et ont dit adieu aux lisières des rivières et des arbres. Ils ont trouvé de l’eau et se sont arrêtés pour boire. Bouleversés ils se sont comptés. Il étaient seulement trois du même baraquement que lui. Pris de vertige ils se sont terrés là pour y passer la nuit. Ils n’ont pas dormi, et pas parler non plus. Ils n’étaient pas très inspirés, plutôt vidés. Entendre la respiration des uns et des autres leur suffisait.

Cette nuit-là il était un homme libre, et le lendemain, à ce qu’il disait, il n’avait jamais vu soleil plus brillant et ciel plus bleu. Ils ont marché, ce lendemain et les suivants à travers bois en direction de l’ouest ou du sud. Plus tard ils ont décidé qu’ils ne marcheraient que la nuit et resteraient cachés dans les sous-bois pendant la journée, protégés de celle qu’ils avaient nommée la femme en vert. Certains savaient s’orienter avec les étoiles, ils en avaient parler entre eux, et lui avait repéré une étoile d’argent qui lui porterait chance. Elle lui avait porté chance et il nous l’a montrée. Je la regarde encore les nuits d’été. Ils en avaient arpenté des champs, longé et traversé des rivières, en attendant le prochain pont, le vrai.

C’est ma participation aux Plumes 52 chez Asphodèle avec les mots inspirés du mots Peur: bleu, cauchemar, vertige, avion, tremblement, sursauter, vulnérable, coller, ventre, eau, téméraire, inspirer, méchante, bouleverser, et les trois titres de livre à insérer dans le texte: L’adieu aux lisières (de Guy Goffette) (poésie), L’étoile d’argent (Jeannette Walls) (roman) et La femme en vert (d’Arnaldur Indridaso,) (policier).

C’est aussi ma participation à l’Agenda ironique (mais pas comique du tout et je m’en excuse, j’espère que la douceur de ces chaussons adoucira l’ambiance un peu grise) pour ce mois de mai chez Camille et Émilie, en attendant le prochain pont.