Une histoire à faire peur

J’ai un secret, une histoire à faire peur, car le paradis est sur la lune… mais chut.

La dernière fois que j’avais vu ma voisine de rue, c’était entre deux gardiens de la paix. Depuis un mois je n’avais plus aucune nouvelle, je me demandais si je la reverrais jour. C’est la loi de la rue, bien sûr, mais quand même. Et puis hier matin alors que j’entamais ma troisième chopine, je l’ai aperçue soudain, droit devant moi.

J’avançai à sa rencontre. On s’est étreint. Longtemps. Après les effusions vinrent les explications. Elle me dit qu’elle sortait de l’hôpital psychiatrique Après sa garde à vue, un juge avait trouvé nécessaire de l’y envoyer, vu qu’elle n’avait aucun papier sur elle. Elle semblait amnésique et tenait des propos incohérents.

À l’hôpital, au bout d’un mois, on avait finalement décidé de s’en débarrasser, pour la bonne raison qu’elle était la douceur même et qu’à part le fait qu’elle déclarait venir d’une ville de la Lune et qu’elle n’en démordait pas, elle n’allait pas si mal. Ça s’était décidé à la réunion de service le matin-même. Après un bref résumé de son cas par l’interne, le professeur-chef avait décidé de la faire sortir, car l’hôpital manquait de place et les ressources étaient de plus en plus serrées. L’autre avait insisté sur l’état amnésique

– Les rues sont pleines d’amnésiques et celle-ci ne ferait pas de mal à une mouche. Elle n’a rien à faire ici.

– Mais ses délires, cette histoire qu’elle habite la Lune dans une ville souterraine…

– Ça vous dérange ? Non ! Eh bien moi non plus. Qu’elle habite où elle veut, je n’y vois aucun inconvénient.

Si rien n’avait vraiment été réglé, mon amie malade avait été jetée sur le trottoir.

Et c’est ainsi que je la voyais. Je n’en revenais pas, en général quand on entre dans ces endroits on n’en sort pas aussi facilement. Je lui demandai ce qu’elle leur avait dit exactement, car elle les avait vraiment embobinés. Pas du tout, me répondit-elle, elle avait dit la vérité, c’est-à-dire qu’elle venait de la Lune. Elle m’a raconté ensuite qu’elle y habitait une ville souterraine fort agréable et qu’elle avait bien l’intention d’y retourner le plus vite possible. Elle a ajouté que par chance elle avait justement révisé son manuel de survie en milieu hostile la veille de son arrestation et qu’il était bien mentionné que la meilleure solution était de dire la vérité. En général, personne n’y croit et cela est bien préférable à un mutisme qui pourrait faire soupçonner qu’on prépare une vilaine action et qu’on a quelque chose à cacher.

Je lui dis qu’elle était super intelligente, et lui demandai aussitôt si elle était entrée en communication avec ses potes de la Lune.

– Pas encore mais j’y travaille, m’a-t-elle répondu. Je dois encore réparer quelques contacts électriques endommagés pendant mon atterrissage malencontreux mais c’est une affaire de quelques jours. Dès que tout fonctionne, je communique ma position par télépathie à mes collègues restés sur la Lune et je leur demande de m’envoyer une équipe pour me secourir et me ramener d’autant que ma mission est terminée. D’après mes renseignements, les terriens ont l’intention de retourner sur la Lune. La première fois, ils ne nous ont pas trouvés mais nous devons être vigilants.

J’étais surprise, mais mon envie était immense, et je lui demandai si elle m’emmènerait avec elle.

– Bien entendu, dit-elle sans hésitation. Je ne vais pas laisser dans cette ville de misère une amie comme toi, qui a eu la générosité de partager son carton avec moi et qui a su me remonter le moral dans les moments de profond découragement que j’ai traversés. Chez moi tu ne manqueras de rien. Grâce à d’ingénieux systèmes nos villes souterraines proposent tout ce que chacun peut désirer. Tu n’auras plus faim, ni froid. Tu ne craindras plus de tomber malade, ni quelque désagrément que ce soit. Tu seras heureuse, pleinement heureuse.

– J’ai hâte d’y être, sur la Lune, lui dis-je sur le coup et en finissant ma bouteille.

Elle reviendra me voir ce matin, je pense. Mes idées sont plus claires et je suis intriguée. Que feriez-vous, vous ? Partiriez-vous avec elle ? Viendriez-vous avec moi ? J’ai envie de me cacher dans mon bonnet et ses feuilles.

Une histoire à faire peur

Mon secret, d’après une histoire de Plotine,  pour répondre aux  53 billets en 2015 chez Agoaye , faites comme moi, partez sur la lune en toute liberté.

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8 réflexions sur “Une histoire à faire peur

    • L’homme qui vient de loin… bien sûr… on le croise dans nos rêves, on fait même un bout de chemin avec lui quelquefois… L’automne et son brouillard nous font voir des êtres pas tout à fait réels.
      Merci Mère Dodue

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