Un jour qui a changé ma vie

Un jour qui a changé ma vie… Je vous dirais bien que tous les jours changent ma vie. Jour après jour, elle se construit sans qu’il y ait franchement des choses extraordinaires à raconter. Alors, laissez-moi vous raconter une autre histoire.

Un jour qui a changé ma vie

L’histoire d’un môme dont la vie n’était pas très drôle. Elle était plutôt triste, en réfléchissant bien. Chienne de vie avec deux adultes de la maisonnée qui se prétendaient être ses parents.

Elle, ne lui accordait aucune confiance, ni attention, et lui l’ignorait ou lui donnait des ordres en le battant. Ils le présentaient comme leur fils. A son tour, de ne pas leur donner entière confiance là-dessus quelquefois. Un seul doute ternissait sa certitude : leurs yeux étaient du même bleu. Un lien ou une coïncidence ? Ça aurait pu les rapprocher peut-être. Enfant, il était en mal de tendresse et en avait souvent rêvé, et devenu adolescent, il le redoutait plus que tout.

Un jour, un semeur de liberté s’est présenté à la porte de la ferme, c’est ainsi qu’il s’appelait, et demanda du travail aux parents : « Dans une ferme il y a toujours quelque chose à faire, un bol de soupe, une paillasse et une pièce pour continuer la route. » Il réussit ainsi à les convaincre de l’employer pour un temps.

Comme la journée finissait, il s’installa dans la grange près des écuries, en attendant le souper il se mit à sculpter une bûchette dans un bois un peu dur. Le fils de la famille était curieux et l’observais par une fente entre deux planches du portail.

Cet homme l’intriguait. Il donnait l’impression d’une force confiante qu’il n’avait jamais ressentie. Plus tard au cours du repas, peu de mots s’échangèrent. La fatigue enveloppait les corps. Toutefois, ce grand barbu aux gestes mesurés portait un sourire dans ses yeux. Une  lumière qu’il cherchait en essayant de croiser son regard. Pour lui, cet homme dans cette cuisine, c’était une flamme de vie dans une maison froide.

Le soir même, bravant l’interdiction, il le suivit. Son dos était droit et massif, ses jambes bien solides. Dans la pénombre du crépuscule, il rejoignit la grange, le refuge quotidien de l’enfant qu’il lui prêtait volontiers. Il sortit son couteau et se remit à sculpter la bûchette. Le jeune lui demandait à quoi elle servirait, il répondait que les saisonniers comme lui laissaient toujours un signe caché au portail de chaque ferme pour avertir les camarades suivants de l’accueil qu’ils y trouveraient. Des signes temporaires, car les gens étaient changeants. Il indiqua ainsi que deux lignes parallèles signifiaient une maison accueillante, une croix signifiait qu’il valait mieux passer son chemin, et il dessina sur la terre d’autres signes dont il lui expliqua les nuances.

Le lendemain et les jours suivants, il aida aux champs. Il travaillait dur et chargeait d’énormes bottes de foin sur son large dos. Il se déplaçait d’un pas cadencé. Le môme avait remarqué que l’autre avait une épaule plus haute que l’autre. Quand il entendait la tempête gronder sur la jeune tête, il montrait son mécontentement au père par un regard dur, en fronçant ses épais sourcils bruns. Sa présence bienveillante ne faisait qu’accentuer le malaise du gosse. De sa personne entière respirait une franche humanité contrastant totalement avec le regard fuyant et malin du père qui libérait, à longueur de journée, sa hargne contre son drôle. La mère tyrannique ne valait pas mieux.

Le jeune rejoignait cet homme tous les soirs. Avec lui, il avait l’impression de rompre un silence qui l’engluait depuis toujours. Il lui parlait de froid, de vent, de faim et de loyauté. Il évoquait une vie de liberté. Le plus jeune buvait ses paroles comme un bol d’air frais. Il répondait bougon aux questions sur le monde. Il lui faisait part de mes interrogations, lui racontait ses doutes au sujet de cette drôle de famille qui, il en était presque sûr, portait un secret qu’il ne pourrait jamais percer.

Après quelques jours, le nouveau annonça qu’il partirait le lendemain puisque les foins étaient terminés. Avant qu’il ne se retire, la mère voulut lui donner une pièce qu’elle avança d’un doigt sur la table, le père la confisqua aussitôt avec un geste grossier que l’autre ignora. Il salua et s’en alla aussitôt vers la grange. Quand le jeune le rejoignit, il le trouva déjà endormi sur sa paillasse. Il était au désespoir, il avait encore tant de questions ! Au petit matin, il guetta son départ mais il ne le trouva pas, car l’autre était déjà parti.
Pendant toute la journée sa présence bienveillante lui manquât, il travailla sans dire un mot. Il accepta toutes les humiliations. La nuit suivante il ne pouvait pas dormir, quand tout à coup, il repensa au signe. Il se leva aussitôt. Les rayons de la lune pleine inondaient la cour, il sortit et fureta en cherchant celui qu’il aurait laissé. La prospection n’était pas facile dans l’ombre du talus, sous la pierre, dans les herbes, à droite du portail, rien ; de l’autre côté, sur la boîte aux lettres, dans les ronces… Il trouva enfin la bûchette évasée sur le haut et qui portait une croix gravée : « Ne vous arrêtez pas, la maison est mauvaise ». Ce message déclencha chez le môme une révolte. Il validait un sentiment resté jusque là muet.

En un éclair,  sa volonté fut confortée, toute neuve mais inébranlable. Il allait quitter cette mère et ce père indignes. Ils ne pouvaient être les siens, il en était sûr. Personne ne lui avait révélé d’où il venait, un secret bien gardé, peu importe, Il avait simplement réalisé sous la lune que celle-ci n’était pas sa maison. Il fit immédiatement son balluchon et pris la route sur les pas du semeur de liberté. Il ne revit jamais. Mais sa seule présence aimante et silencieuse lui avait inspiré sa nouvelle vie.

Il suffit souvent de presque rien, d’une seule rencontre et d’un seul jour pour changer une vie.

… inspiré d’un texte de C Moiroux pour répondre aux 53 billets en 2015 chez Agoaye

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5 réflexions sur “Un jour qui a changé ma vie

    • Je lis, j’écris et hop, ça colle. C’est un peu ça! Merci Agoaye, bientôt la moitié des 53 et c’est toujours aussi bien. D’un autre côté, ça m’inquiète parce que le temps passe très vite !

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