Il ne fait pas encore jour quand je pars prendre le bus le matin

Et oui, il ne fait pas encore jour quand je pars prendre le bus le matin. Et à cette saison, il fait bien frais. J’attends bien parfois cinq ou dix minutes avant qu’il n’arrive. Il y a toujours quelque bouchon…la circulation en ville n’est pas toujours très fluide… Ah mais c’est lundi, et ces matins-là, les voyageurs sont plus nombreux. Enfin, le voilà., les portes s’ouvrent. Le chauffeur a mis la radio à tue-tête, si des fois les autres avaient envie de somnoler. Il ne paraît pas beaucoup plus réveillé qu’eux. Je le salue en posant ma carte sur sa petite boite, il me salue aussi et ses yeux s’illuminent. La journée commence bien. Assise enfin, je sors mon livre. J’ai toujours une petite lecture pour me faire rêver et ne pas dormir surtout. J’ouvre à la page… C’est un recueil de petites nouvelles au profit des resto du cœurs que j’ai eu en fin d’année. C’est celle de Marc Lévy que je commence ce jour-là… «Dissemblance».

Il ne fait pas encore jour quand je pars prendre le bus le matin

Au bout d’une page, je regarde par la vitre et je constate qu’on a bien pris l’itinéraire habituel. Puis je sors mon téléphone portable pour vérifier la date et l’heure… Je retourne le livre tant je suis surprise par cette histoire… Sous le coup de l’actualité j’ai eu l’impression de divaguer… Je l’ai lue jusqu’au bout avant d’arriver au travail…
Une semaine est passée. Aujourd’hui, j’ai décidé de vous l’offrir. Dix pages pleines de messages…
Je vous en livre quelques lignes seulement aujourd’hui, et je continuerai comme ça tous les jours de la semaine.
Je voudrais qu’on soit très nombreux à la lire… Merci Marc.

 

Depuis combien de temps sommes-nous là ? demande Aaron en traçant un cercle sur la terre meuble.
Il se lève, avance vers la porte, hausse les épaules et retourne s’asseoir, dos au mur.
Fais comme tu voudras, poursuit Aaron. On est là, seuls comme deux idiots, mais peut-être que tu aimes ça la solitude.
Nous sommes entrés dans cette pièce ensemble, tu dois savoir aussi bien que moi depuis quand nous y croupissons. Alors, pourquoi me le demander ? répond Mehdi.
Je n’arrive plus à me souvenir. Les deux hommes se toisent. Aaron efface le cercle dessiné sur le sol et lève les yeux au ciel.
Quand j’étais enfant, dit-il, ma mère m’apprenait à compter les nuits d’absence de mon père. Elle les appelait les Laïlas. Les Laïlas étaient devenues pour moi la mesure du calendrier. Je croyais qu’il se décomposait en nuits et non en jours. C’est stupide, non ?
Pour avoir besoin de parler autant tu dois vraiment avoir peur ?
Pas toi ?
Je ne sais pas, Aaron.
Tu ne sais pas depuis combien de temps nous sommes là, tu ne sais pas si tu as peur. Tu sais quelque chose au moins ?
Je sais qu’on est là depuis bien longtemps, mais je ne peux plus compter les Laïlas, Aaron.
Après tout, cela n’a pas d’importance, nous ne sommes plus des enfants.
Aaron hésite avant de poser une nouvelle question.
Combien d’années a duré ton enfance ? finit-il par demander.
Autant que la tienne, je suppose. Mais je me fiche du passé ; j’aimerais mieux savoir jusqu’à quand je vais devoir te supporter dans cet espace exigu.
Tu serais mieux tout seul ?
Pas si tu te taisais, tu m’empêches de réfléchir.
Et on peut savoir à quoi tu réfléchis ?
A mon père. Moi aussi j’ai une absence ; impossible de me souvenir de son visage. Tout à l’heure encore, ses traits étaient présents, mais depuis que tu m’as raconté ta satanée histoire avec ta mère, je pense à lui et je n’arrive plus à me représenter ses yeux. Étaient-ils bleus ou marron ? Merde alors, on ne peut quand même pas oublier la couleur des yeux de son père !
Qu’est-ce qu’il faisait dans la vie ?
Il était dans une milice.
Et c’est un métier ?
Le seul que les hommes de mon village pouvaient trouver pour nous permettre de manger. Avant, il était journaliste, mais il y a eu l’embargo sur le papier et son journal a dû fermer.
C’est pour ça que tu ne peux pas te souvenir de la couleur de ses yeux… à cause de la visière de sa casquette de milicien !
Je te préviens, si tu te fous de la gueule de mon père, je te casse la tienne.
Je ne peux pas me foutre de sa gueule, alors que tu ne te rappelles même plus à quoi elle ressemble… Je n’ai aucune imagination.
Et toi, que faisait ton père ?
Il était dans l’armée. Les tiens l’ont tué.
… (à suivre, demain)

Il ne fait pas encore jour quand je pars prendre le bus le matin. Et à cette saison, il fait bien frais. J’attends bien parfois cinq ou dix minutes avant qu’il n’arrive…

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20 réflexions sur “Il ne fait pas encore jour quand je pars prendre le bus le matin

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  7. bonjour patchcath: dans ce beau texte du livre il y a de la sensibilité.. j aime.. et pourriez vous me communiquer le titre de ce livre merci beaucoup.amitié et bon courage..

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