Il fait froid

Il fait froid disent les uns, pas assez pour des autres. En tous cas, on se pose entre les fêtes, on prend un moment pour sortir les jeux de société, de bricolage ou pour tricoter un petit morceau pour ce petit Gaspard des montagnes… On compte les points et les mailles et on répond aux questions les plus saugrenues… on devient rouge de gagner ou de perdre… J’ouvre le livre et voici  que je conte l’Avisé Sans-Souci, parce que l’instant s’y prête… Je vous le livre dans sa version originale…

Il fait froid

Il y avait une fois un meunier à large panse qu’on avait surnommé l’Avisé Sans-Souci. Il avait en effet la mine toujours fleurie. C’était surtout à table qu’il faisait beau le voir, fourchette au poing, débarrassant prestement son assiette, sans cesser pour autant de plaisanter, rire et boire. Avisé, cependant ! Plus fin que la finesse ! fin à passer par le chas d’une aiguille, fin à mener le diable à la messe et aux vêpres.
Avec cela, il avait en son moulin un filleul allant sur la trentaine et qu’on nommait encore le Fantounet, autant dire le tout enfant. Vous connaissez le dicton : De par les pieds ou par les reins, on tient de la marraine ou l’on tient du parrain.
Or il se trouvait que l’Avisé avait pour filleul un innocent, non pas un simple, si vous voulez, mais un garçon qui semblait un drôle, un drelounet, tant il était léger de cervelle. « Les innocents ne sont pas les plus bêtes », disait pourtant l’Avisé Sans-Souci.
Une certaine année, le roi passa par le pays. Le hasard voulut qu’il vit ce moulin, tout riant, babillant, sous son feston de vigne, avec sa roue qui tournait dans un rejaillissement d’eau, et ses bouquets de saules et de grisards qui brillaient, bruissaient, frétillaient dans un chamaillis de mésanges. Il demanda qui en était le maître.

– Sire, on nomme ce meunier l’Avisé Sans-Souci.
– Comment ? fit le roi en fronçant le sourcil, l’Avisé Sans-Souci, que vous dites ?
Il devait être mal luné lors de son passage, le roi.
– Ce meunier-là passe pour avisé et il trouve le moyen de n’avoir pas de souci ? et bien qu’il s’avise : des soucis, je vais lui en fournir.
Là-dessus, notre sire le roi envoie avertir le compère qu’il ait à venir au château dans huit jours.
– Je lui pose trois questions : Combien pèse la lune ? Combien puis-je valoir, moi le roi ? Qu’est-ce que je pense ? Il m’apportera les réponses et si je n’en suis pas content, sur le champ, je le ferai pendre.
C’était parler, cela.

Ayant dit, le roi continue sa route. On court à l’Avisé Sans-Souci. Il se fait répéter les trois questions. Ma foi, s’il se sentit un peu gêné au nœud de la gorge, il ne le montra pas.
– On m’a nommé l’Avisé, dit-il, mais c’est péché à nous de nous croire plus fins que le bon Dieu nous a faits. Je ne veux être que Sans-Souci. De ces trois questions, ce n’est pas moi qui vais me mettre en peine.
De fait, huit jours durant il ne fit pas pire chère, ne mangea pas bouchée ni ne but rasade de moins.
Au matin du jour marqué, il appelle le Fantounet.
– Ecoute, tu sais ce que le roi demande. Va lui répondre à ma place. Réponds tout droit, en toute simplesse, toute finesse. Du reste, ton bon ange dans le chemin te soufflera.
Le Fantounet part, le nez en l’air, l’oreille au vent. Il se présente au château, dit qu’il est celui du moulin et qu’il vient pour répondre au roi.
On l’introduit.

– Alors, dit le roi, combien pèse la lune ?
– Sire le roi, elle pèse une livre.
– Une livre ? Pourquoi cela ?
– Parce qu’elle a quatre quartiers. Et quatre quarterons font la livre, tout juste.
– A la deuxième, dit le roi, c’est de moi qu’il s’agit : dis-moi ce que je vaux ?
– Et bien, je dis, vingt-neuf deniers, Sire le roi.
– Comment, monsieur le drôle ? Et pourquoi vingt-neuf ?
– Sire le roi, pourrait-on mettre à plus haut prix un homme, alors que Notre Seigneur s’est laissé vendre trente deniers ?
– Ha, c’est vrai, fit le roi, tu dis vrai. Mais maintenant, dis-moi ce que je pense ?
– Sire le roi, vous pensez que je suis l’Avisé Sans-Souci. Et bien, vous vous trompez : je suis Fantounet, son filleul.
– Oh, oh, fit le roi, ce serait un meurtre de laisser un tel homme mener l’âne du moulin, lui, qui est fait pour conduire le char de l’Etat. Mon ami Fantounet, tu seras mon ministre !

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