Vingt et un mots et trente cinq plumes

Elle nous a laissé vingt et un mots et trente cinq plumes pour écrire une histoire cette semaine.

Vingt et un mots et trente cinq plumes

Mon téléphone sonne. 4h du matin. Fait chier. On n’a pas idée d’appeler à cette heure-ci. Aïe, mes doigts accrochent la poignée du tiroir. Qui que ce soit, je l’envoie bouler. C’est lui. Je réponds en chuchotant. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je suis seule dans l’appartement mais c’est la nuit, ou alors c’est ma façon de montrer que quand même, meilleur pote ou pas, il dérange.
Et là je sens que j’ai mis le pied dans un engrenage de folie. Mon esprit encore nomade dans l’émergence du sommeil se ressaisit. Mon confident est en train de me dire qu’il a fait une bêtise, qu’il s’est mis dans de beaux draps, qu’il ne voulait pas que ça se passe comme ça, qu’ils se sont disputés, qu’elle criait si fort, qu’il voulait la faire taire, qu’elle ne respire plus, qu’elle est par terre, qu’il ne sait pas quoi faire, qu’il faut que je vienne… Mon cerveau en mode « 4h du matin, t’es gentil, t’as beau être le plus sympa du monde, va falloir ralentir le débit si tu veux que je pige quelque chose à ton histoire», je ne réalise pas bien ce que j’entends. Je lui pose juste la question suivante « Pour quelle raison vous pouvez bien vous disputer à 4h du matin ? Elle prenait toutes les couvertures ? » Il tousse un peu et s’éclaircit la voix, il parle toujours aussi vite et il respire fort, il dit qu’ il est dans la mouise et commence à flipper, qu’il ne comprend pas ma réaction, que nous avons toujours été proches et de connivence tous les deux, que j’ai une attitude de rivale. Je commence à penser que ce ne serait pas une mauvaise chose d’éteindre le téléphone la nuit, et que j’aurais préféré ne pas être dans le secret de cet événement.
Dans son débit de paroles, j’entends les mots : aider, amitié, sauver, enterrer. Enterrer ? Il est sérieux ? Je lui explique que je n’enterrerai personne et encore moins à cette heure-là ! Il a calmé sa forte respiration et susurre des « Je t’en prie, viens, je t’en prie, aide-moi, juste cette fois, je t’en supplie ! », d’une voix nacrée maintenant pire qu’entre amants, pourtant nous n’avons jamais rien partagé ensemble qu’une grande et simple amitié. Je ne comprends plus rien… ou trop peut-être… je sens mes muscles qui se figent comme pris dans un froid de neige.

Mais par amitié, on est prêt à aller jusqu’où ? Sommes-nous prêts à faire des choses contre nos principes ? Contre la loi ? Contre toute logique ? Je commence à transpirer, je suis dans une impasse. Si je l’aide, je suis perdue, si je ne l’aide pas, je suis perdue aussi ! Pourquoi j’ai répondu, quelle conne !  Alors ? Je dois répondre quelque chose. Soudain, par empathie sûrement, j’entends ma voix dire « J’arrive ! »
J’enfile mon jogging, je pense à des choses insensées. Dois-je apporter quelque chose ? Une pelle peut-être ? Je prends mes bottes. Je démarre. La nuit est encore bien noire, c’est flippant. A ce moment précis, je le déteste. Mais si je suis sur la route, c’est que je l’aime.
J’arrive devant sa maison. Toutes les lumières sont éteintes. Que se trame-t-il ? C’est angoissant. Je l’ai peut-être rêvé cet appel. Je vérifie mon téléphone. Si, il a bien appelé. J’aurais préféré que ce soit un cauchemar, un délire ou que sais-je…
Je n’ose pas sonner. Soudain, il ouvre sa porte en grand, ses mains sont pleines de sang, je vacille, pourquoi suis-je venue, c’est la merde. Faut qu’on appelle les flics. Je ne veux pas finir en prison pour complicité ou je ne sais pas quoi. Je suis jeune, j’ai encore tant de choses à vivre. Pourquoi suis-je venue ? Quelle conne. Je voudrais que mon regard soit mauvais, je n’y arrive pas, j’ai envie de lui crier quelque chose mais je ne peux pas. Je me sens tourner de l’œil. Il me tire par le poignet me fait entrer dans sa maison. J’ai chaud, j’ai froid.
Et là, d’un coup, lumières, je sursaute, ma bande de copains tarés sort de nulle part et ils se mettent tous à me chanter « Joyeux anniversaire ». Ce à quoi je réagis en hurlant « Bande de ploucs ! ». Papillon me prend dans ses bras, j’ai envie de l’étrangler ainsi que ces larrons. Je lui demande « Mais tu étais sûr que je viendrais ? », « Non, mais tu es là, comme à chaque fois ! ».

C’est ma participation aux plumes 35 avec complicité chez Asphodèle, d’après Schmetterling.