Tokyo de Mo Hayder pour les 32 Plumes et le Silence d’Asphodèle

J’avais pensé vous présenter Tokyo de Mo Hayder pour les 32 Plumes et le Silence d’Asphodèle.

Mais je me suis laissée bercer par la lecture de ce livre, traduit de l’anglais par Hubert Tézenas, et avant de présenter la quatrième de couverture, voici un aperçu de l’ambiance de ce qu’on peut lire sur quelques lignes de ces cinq cent pages.

Tokyo de Mo Hayder pour les 32 Plumes et le Silence d'Asphodèle

La maison avait appartenu à une vielle dame qui était tombée malade…ou peut-être devenue folle. Le rez-de-chaussée avait atteint un tel degré de délabrement qu’il était devenu inhabitable. J’adorais cette maison et ses bizarreries. Je m’étais vite faite aux murs en lambeaux et aux pièces moisies et condamnées. Par moments, dans ma chambre si proche de l’aile interdite, j’avais la sensation de constituer la première ligne de défense. Contre quoi ? je l’ignorais. J’avais vécu seule si longtemps que j’aurais dû être habituée aux grands espaces qui se pressaient la nuit derrière les murs de ma chambre. Parfois, là, je me réveillais en sursaut, tétanisée par une peur angoissante, persuadée que quelqu’un venait de passer. J’aurais aimé la voir à l’époque où elle a été construite. Elle a résisté aux tremblements de terre et a même survécu aux bombardements. Il a dû se passer beaucoup de choses ici.

Il avait voulu me voir et restait maintenant immobile et muet dans le couloir, les bras le long du corps et les yeux perdus dans la pénombre.

Sans perdre une minute, je préparais le thé dans la cuisine, du thé vert et quelques gâteaux aux châtaignes et pâte de riz couleur pastel que j’avais achetés emballés dans un papier translucide. Je les déposai sur un plateau laqué en détachant l’emballage de chacun d’eux, de manière à ce que le papier s’ouvre comme les pétales d’une fleur, révélant le secret de ses étamines grasses. Je ne connaissais rien à la cuisine japonaise, mais je tenais à faire les choses dans les règles et je passai un certain temps à choisir le meilleur angle pour placer la théière sur le plateau. On mange d’abord avec les yeux, disent les Japonais. Chaque objet doit être observé avec soin et dans le détail. Je déposai donc deux petits bols de part et d’autre de la théière. Je soulevai le plateau et sortis dans la galerie.

Il s’était approché en silence des volets clos donnant sur le jardin et avait posé ses mains sur l’un d’eux, cherchant à sentir la chaleur du soleil. Son visage était étrangement concentré. Il se tourna vers moi, puis sans hésiter, fit coulisser une porte qui ouvrait sur une étrange cage d’escalier en bois.

Je n’en revenais pas. Je ne m’étais jamais rendu compte qu’il y avait un autre escalier, j’avais cru le rez-de-chaussée entièrement condamné. Et là, au pied de l’escalier obscur, il y avait une pièce vide qui avait dû servir de réserve à une autre époque et dont les dalles aujourd’hui étaient jonchées de feuilles mortes. L’air semblait poudreux, illuminé par la lumière du jardin qui s’épanouissait juste derrière un écran de papier en lambeaux.

J’avais suivi avec précaution, tenant mon plateau en équilibre. L’air était lourd de chaleur et d’insectes. J’émergeai dans la lumière, chassant les toiles d’araignée de mes épaules et plissant les yeux face à la clarté du ciel bleu. Ce jardin était encore plus grand que je ne le croyais. Un gros insecte ailé jaillit sous mes pieds, s’arracha en ronronnant de la touffeur pour monter le long de ma joue et se jouer de mon émoi. Je reculai d’un pas pour l’esquiver et évitai de justesse de renverser le thé. Je le suivis des yeux tandis qu’il montait en spirales au ras de mon visage et encore plus haut jusqu’aux branches supérieures du jacaranda. Il se posa au-dessus de moi, déploya ses ailes et fit entendre un petit bourdonnement électrique. Je le contemplai avec émotion. Le chant des cigales. Le premier son du Japon.

Plus loin devant, Il s’était assis sur un banc de pierre, les mains posées sur ses genoux, en état de méditation. Il était tellement concentré que je me retournai pour suivre la direction de son regard. Il sembla reprendre ses esprits, le visage apaisé quand je fus très près de lui et remarqua enfin que je portais un plateau. Il fronça les sourcils, secoua la tête et me prit le plateau des mains pour le poser sur la pierre à côté de lui en me laissant une place à l’autre extrémité. Il faisait si chaud que je devais accomplir chaque geste très lentement, verser le thé et lui offrir un gâteau. Il prit son assiette, l’inspecta, prit sa fourchette et coupa le petit gâteau de couleur pâle qui s’ouvrit en deux. Son cœur était rouge. Je le vis hésiter puis porter poliment un minuscule morceau à sa bouche. Il mâcha longuement et avala péniblement, puis sirota une gorgée de thé et se tamponna les coins de la bouche d’un mouchoir. Nous avons échangé peu de mots mais suffisants pour sceller notre accord. Il avait levé les yeux sur la galerie du premier étage dont les vitres crasseuses reflétaient quelques nuages moutonneux comme des agneaux. Il me paraissait tout à coup encore plus petit, plus ratatiné et plus frêle qu’avant. A la façon dont son regard revint brusquement sur le jardin, on aurait cru qu’il avait entendu une voix étouffée l’appeler. Il ne s’attarda pas, resta juste le temps nécessaire à notre pacte et repartit en début d’après-midi. J’eus la surprise de découvrir que la clé du portail au rez-de-chaussée donnant sur la rue, tournait encore dans la serrure et que cette vieille porte pouvait être ouverte. Une fois dans la rue, il leva une main, comme s’il venait de sentir un souffle sur sa paume.

Après son départ, je refermai le portail à clé et restai sans bouger. Je pensai à l’ancienne propriétaire qui avait dû passer l’essentiel de sa fin de vie à arpenter ce jardin avec ses brodequins à semelle de bois qui devaient résonner sur ces vieilles pierres volantes. J’écoutai longtemps avec calme et félicité, la musique du vent léger dans les branches, faute d’entendre les oiseaux chanter.

Quatrième de couverture:
Grey débarque à Tokyo sans argent ni bagages. Obsédée par un passé tumultueux, elle a quitté son Angleterre natale dans le seul but de retrouver un vieux film disparu. Ces images seraient l’unique témoignage visuel des atrocités commises par les Japonais à Nankin en 1937. Perdue dans une ville où elle ne connait personne, Grey accepte un emploi d’hôtesse dans un club de luxe. Parmi les clients, un vieillard en fauteuil roulant qui doit, parait-il, sa longévité à un mystérieux élixir, qui suscite bien des convoitises.

D’autres passages sont plus violents, et angoissants à lire. J’ai beaucoup aimé cette alternance dans le présent et le passé de la vie de deux êtres qui se sont croisés et qui sont pourtant si différents. Et puis j’ai utilisé les mots imposés de la semaine.

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6 réflexions sur “Tokyo de Mo Hayder pour les 32 Plumes et le Silence d’Asphodèle

  1. Waou, quelle belle chronique, et juste (peut-être) la réécriture d’un passage typique du livre, félicitations. Je l’ai noté ce livre mais son épaisseur me fait reculer à chaque fois, je le lirais certainement… mais dans un autre temps, quand j’aurais bien entamé ma PAL de plus de cent livres (la PAL « récente ») qui m’attendent désesperément et se tordent les pages de chagrin de me voir lire aussi lentement (et aussi peu depuis quelques mois !!! 😆

    • J’ai beaucoup de mal de passer d’un livre à l’autre, surtout quand un livre m’a plu, c’est très difficile de passer à un autre style d’écriture
      comment fais-tu?

  2. Pingback: LES PLUMES 32 – Les textes en Silence ! | Les lectures d'Asphodèle, les humeurs et l'écriture

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